Le camp
« Qu’est-ce que je fous là ? »
Zoom. Jeune femme, debout, de face, immobile.
« Qu’est-ce que je fous là ? »
Zoom. Visage. Sale, fatiguée, belle.
« Qu’est-ce que je fous là ? »
Un homme fait claquer son fouet.
- Qu’est-ce que tu fous là ? Dépêche-toi de te remettre au travail !
Echo :
- L’écho de nos bourreaux nous renvoie à celui de nos voix intérieures. N’oublie jamais ça, Jennifer.
- Oui, Papa.
Ils marchent en rang, leurs gamelles de fer dans les mains. Ils ne songent plus à dissimuler leurs airs misérables. C’est ainsi que les veut le public. La roue a tourné le temps d’un spectacle.
« Je n’étais vraiment pas sûre que ce soit une bonne idée. Non, vraiment pas sûre. Mais mon agent avait tellement insisté : « Ecoute, Jen, ta carrière est en chute libre ! Ça fait des mois que tu n’as pas décroché un rôle décent ! Ça va te relancer, tu vas voir ! » Il avait raison : depuis l’échec de Taxi 7, les producteurs ne voulaient plus miser sur mon nom. Quelle idée aussi de faire un Taxi avec une femme dans le rôle principal ? Sur le moment ça m’avait paru pertinent, féministe… C’était une connerie : le seul moyen de rendre une femme intéressante pour les spectateurs de ce genre de films, c’est une paire de gros seins. Pas de bol, je suis une actrice à petits seins. On peut pas tout avoir… »
*
Le ciel blanc surplombe les baraquements sinistres, il fait environ cinq degrés. Ses compagnons sont un mélange hétéroclite de célébrités sur le déclin : quelques acteurs comme elle, des présentateurs télé, un chanteur de variétés, des sportifs, miss France 2012, et même le chef d’une grande entreprise. Les uniformes des gardes ressemblent à des uniformes de flics, mais sans l’inscription « police » ni les logos publicitaires sur leurs torses.
On les pousse comme du bétail dans la première cabane. « Avancez, bande de chiens ! » Ils obéissent. Le chef du camp les gratifie d’un speech menaçant. L’œil avide des caméras dissimulées partout se fait déjà oublier. Tout semble réel.
« Vous êtes ici parce que vous êtes de la vermine ! Au premier signe de rébellion, à la première protestation, vous serez battus et mis en isolement ! »
Le comédien a été choisi avec soin : il a vraiment une sale gueule, et il en impose. Ils se regardent furtivement les uns les autres. Sur tous les visages se lit déjà la même interrogation : « Mais qu’est-ce que je fous là ? »
« Nous avions tous besoin d’une exposition médiatique et nous étions prêts à endurer les dégradations les plus absurdes pour y parvenir. Notre gloire, notre fortune, notre pouvoir : nous avions si peur de les perdre. Redevenir « tout le monde », c’est redevenir « personne » et ça, pour une célébrité, c’est pire que la mort ! Nous ne souffrions donc pas de participer à un truc moralement douteux car c’est une des règles élémentaires du show-biz. Nous souffrions d’être devenus dépendants de notre célébrité au point d’endurer n’importe quelle humiliation, n’importe quelle privation, pour la préserver. Les producteurs avaient bien fait leur travail et nous le savions : nous n’avions pas fini d’en chier. »
Seuls Miss France et l’homme d’affaire semblent à l’aise. Leurs sourires signifient : « Je suis à ma place, je ne vais pas regretter d’être ici. » Ce sourire vaut à l’homme une gifle qui lui entaille la lèvre inférieure. « Ça te fait rire, ce que je raconte ? » L’homme baisse la tête et murmure que non. Il est furieux mais son contrat stipule qu’il accepte tous les mauvais traitements et s’engage à ne pas porter plainte, même en cas de coups et blessures. Il est niqué. Ils le sont tous.
La suite (le début), c’est un rasage presque à blanc. Les hommes ont l’air de s’en foutre. Certaines femmes avaient anticipé : elles s’étaient coupé les cheveux à la garçonne, pour que le changement ne choque pas trop la caméra. Miss France pleure en voyant ses longues boucles tomber au sol. Elle continue de geindre lorsqu’on les fait se déshabiller. Elle est probablement déchirée à l’idée que le monde découvre son gros cul. Ou alors c’est une comédie mûrement calculée, pour s’attirer l’affection du téléspectateur.
On les pousse à présent dans une salle si petite qu’ils sont obligés de se frôler. S’ils n’étaient pas en train de grelotter, certains des hommes banderaient sans doute. Une pluie glaciale leur tombe dessus. Tout le monde se met à hurler et à gesticuler. Au bout d’une minute ou deux, l’eau s’arrête et la porte s’ouvre. On leur distribue des torchons sales en guise de serviettes, puis on leur jette à la figure des uniformes de bagnards gris et rapiécés.
Le chanteur Alain Zora plaisante : « Quelle élégance ! » « Ta gueule ! » L’étape suivante est le dortoir. La mixité s’arrête ici.
En désignant aux femmes les paillasses qui leur serviront de lits, le garde rigole, puis : « Vous restez là bien tranquilles, le travail commence demain matin à sept heures ! » On leur indique un coin de la salle comme étant les « toilettes » et on précise qu’elles devront les nettoyer elles-mêmes tous les trois jours. Si entre temps l’odeur les gène, il faudra s’en accommoder. « On mange pas ? », s’inquiète Miss France. Un nouveau « ta gueule ! » est tout ce qu’elle obtient. On les laisse seules. Jennifer dit à Miss France que Barbieland, c’est fini, et qu’elles vont devoir s’habituer à entendre ces « ta gueule ! » « Ta gueule ! », répond Miss France.
« Ce qui est amusant c’est que tout s’est mis en place exactement comme dans un film. Dès le début, des archétypes se sont dessinés : chacun assuma sans le vouloir une fonction dramatique.
Miss France 2012 et l’homme d’affaire étaient les « méchants », ceux qui faisaient les fiers mais qui, en vérité, ne supportaient pas d’être ici parce que ça blessait trop leur amour-propre. Ils seraient donc prêts à toutes les bassesses.
Alain Zora, l’actrice Laeticia Vespertin et l’actrice porno Sylvie Allier étaient les « gentils sympathiques » : ils remonteraient le moral des troupes, garderaient leur humanité en toute circonstance.
L’athlète Anatole Crous et l’animatrice télé Josette Sermon étaient les « faibles » : il était évident qu’ils craqueraient les premiers et ça les rendait dangereux pour les autres.
L’animateur Gérard Morvan était le « garant moral », celui qui ne ferait aucun compromis éthique, se révolterait et bien sûr le paierait cher.
Restaient le footballeur Saïd Yayaoui et moi-même, l’actrice Jennifer Shen : nous étions les deux éléments surprise, les personnages imprévisibles qui observent sans rien dire. Mais on sait qu’ils n’en pensent pas moins et qu’ils louvoieront si nécessaire.
Je ne sais pas si d’autres que moi s’en sont aperçu. »
Echo :
- Tu apprendras que la dramaturgie ne tire pas ses règles du néant. Dès qu’il s’agit de fonctionner en groupe face à un environnement contraignant, les hommes en viennent immanquablement à se répartir des fonctions archétypales. Ils le font tout aussi inconsciemment que spontanément, de manière à établir un équilibre naturel.
*
Les jours se ressemblent. Beuglements à six heures et demie du matin. Pas de petit déjeuner. Aller simple vers le champ où ils creusent toute la journée un sol dur et stérile. « Pourquoi on creuse ? » « Pourquoi pas ? » A midi, un maigre repas, généralement une gamelle de lentilles, de riz ou de pâtes, sans sauce ni accompagnement. L’après midi, ils ne creusent pas, ils construisent un baraquement qui accueillera les « détenus » de la saison suivante. A sept heures du soir, une autre ration de nourriture. C’est systématiquement la même chose qu’à midi, mais avec un bout de pain en plus. La nourriture est tellement immonde que certains négocient leur assiette contre le morceau de pain du voisin.
« Nous avions bien sûr droit à cinq minutes face à la caméra en fin de journée, pour partager nos impressions avec le monde. Je ne sais pas de quoi parlaient les autres mais personnellement je m’abstenais de tout commentaire sur mes camarades. En lieu et place, je me livrais à de longs diatribes contre la cruauté humaine, je compatissais avec tous ceux et celles qui avaient subi ça pour de vrai au fil des siècles. C’est mon agent qui m’avait conseillé ça : ça me donnerait selon lui une image humaniste et militante, qui ne manquerait pas de séduire le public. Il faut croire qu’il avait raison… »
Tout ça n’offrirait guère de spectacle s’il n’y avait les croustillantes petites saynètes liées à la promiscuité. Très vite, Miss France 2012 est détestée de tous (hormis Saïd Yayaoui qui veut probablement la sauter.) Elle prend tout le monde de haut et n’arrête pas de se plaindre. Un drame éclate la troisième nuit lorsqu’elle chipe la couverture de Josette Sermon. Josette finit par se réveiller complètement frigorifiée et commence à taper très fort sur Miss France. Celle-ci hurle, mais personne n’intervient. Les gardes finissent quand même par débarquer et les rouer de coups. Ils annoncent ensuite que les femmes n’auraient rien à manger le lendemain midi, puis conduisent Josette et Miss France en isolement. Plus tard, Laeticia Verspertin tombe dans les pommes sur le chantier et récolte une raclée à son réveil. Le jour suivant, Miss France est triomphante : elle a profité de l’isolement pour raconter toute sa vie à la caméra. Personne ne daigne commenter. Une romance semble également s’amorcer entre Laetitia Vespertin et Alain Zora, qui ne cessent de se zyeuter et d’échanger des petites phrases pendant les journées de travail. Les hommes, dans leur dortoir, se livrent à des petits jeux, concours de pisse et autres raffinements, pour s’occuper et donner à voir aux spectateurs.
Echo :
- S’il t’est un jour proposé de faire quelque chose de moralement discutable contre des millions, il ne m’appartient pas de te dicter quelle attitude adopter. Mais il est une chose que tu dois savoir : les autres ne te jugeront pas sur la valeur morale de ton choix mais sur l’argent que tu gagneras ou non. Fais ce que tu dois faire mais ne t’attends à aucune admiration si tu places l’éthique avant l’argent. Le monde marche sur la tête : rien n’est autant respecté aujourd’hui que de faire des millions. Ce phénomène n’aura sans doute qu’empiré lorsque tu seras adulte.
- Sérieusement, Mlle. Shen : ça ne vous choque pas, de participer à ça ?
- Aucunement. Ça va être LE reality-show de l’année 2015 !
- Oui, mais éthiquement, c’est très discutable, non ? Pensez à ceux qui ont vécu ça pour de vrai !
- Moi je trouve justement louable que des gens qui ont coutume de vivre dans le luxe s’infligent des conditions de vies aussi dures pendant un mois. C’est une façon de faire honneur aux déportés de l’Histoire.
- La comparaison est grossière ! Vos vies ne seront pas menacées.
- Nos vies peut-être pas, mais si j’en crois le contrat que j’ai signé, vous allez nous voir souffrir ! Les conditions seront très dures, très réalistes.
- L’état d’Israël a tout de même officiellement protesté !
- Et insulté de fait tous les déportés non-juifs du 20ème siècle ! Je vous rappelle que Le Camp aux Célébrités ne reconstitue aucun camp historique en particulier. C’est un symbole du camp de concentration en général.
- Oui, mais le devoir de mémoire est-il compatible avec le show-bizness ?
- Le devoir de mémoire, comme vous dites, est devenu une vaste foutrerie, si vous voulez mon avis ! Les badges et les t-shirts « plus jamais ça » qui se vendent comme des petits pains chaque 8 mai font la fortune de certains !
- Oui, mais…
- Est-ce que vous êtes déjà allé à Auschwitz, M. Collombin ?
- Non, mais…
- J’y suis allée, moi ! En sortant j’ai cherché le logo « Auschwitzland » ou la franchise Walibi ! La boutique souvenirs propose des cartes postales du soleil couchant sur les barbelés ! La visite guidée est expédiée vite fait bien fait comme s’il s’agissait d’une biennale d’art contemporain ! Les touristes jouent des coudes pour passer les uns devant les autres et mitrailler tout ce qu’ils peuvent, quand ils ne décrochent pas leur portable en pleine chambre à gaz ! Et pour comble, les dignitaires se battaient ce jour-là pour poser à coté du maire de Lyon, en visite officielle ! Devoir de mémoire mon cul ! De quoi flanquer la gerbe à un ancien déporté, oui ! Alors vous conviendrez qu’un reality-show ne peut pas être pire que la transformation d’Auschwitz en parc d’attraction !
*
Dix silhouettes fébriles et amaigries se tiennent face caméra, quelque part dans le bassin parisien. Ces hommes et ces femmes savent qu’aujourd’hui deux d’entre eux vont perdre et au fond, chacun espère que ce sera lui. Pour sortir de là. On leur a dit que les taux d’audience battaient les records : ils l’ont eue, leur exposition médiatique. A présent ils voudraient juste rentrer chez eux, prendre un bain chaud, dormir dans un lit, manger un bon repas, respirer autre chose que l’odeur de leur propre merde. Mais ils ont signé des contrats qui les exposent à de lourdes poursuites en cas d’abandon. La machine juridique les enserre plus sûrement encore que la fausse machine carcérale. La caméra se balade sur les yeux exorbités. Certains visages, tel celui de Josette Sermon, sont déjà abattus, vidés de toute vanité. D’autres, tels ceux d’Alain Zora ou Miss France 2012, tentent tant bien que mal de conserver quelque apparente détermination. Mais la presse fera ses choux blancs du visage de Jennifer Shen. Telle une Joconde de l’ère numérique, Jennifer offre à la foule des traits impassibles, un regard ambigu, une espèce de faux sourire hermétique. Les téléspectateurs doivent se décider sur ces images navrantes qui pourtant, indiciblement, brisent un tabou. Leurs idoles, aujourd’hui, ne resplendissent en rien. Elles sont réduites à l’épuisement et à l’humiliation. A cela tient le succès de l’émission : non seulement le public a le pouvoir de désigner les gagnants et les perdants -mais ça, c’est devenu habituel- mais il a le pouvoir, autrement plus rare et plus précieux, de se sentir supérieur. La caissière de supermarché la plus grossière est aujourd’hui plus séduisante que Miss France 2012 dans ses guenilles. Le moindre commercial de seconde zone paraît ce jour-là plus attrayant que Saïd Yayaoui, la star du football aux yeux cernés. Le Camp aux Célébrités est la vengeance du petit peuple et en tant que tel, l’ultime exutoire d’une génération. Les top-models peuvent bien exhiber leurs formes parfaites dans les publicités, les acteurs peuvent bien se la jouer sur la Croisette ! Les gens savent désormais qu’une semaine de travaux forcés suffit à effacer paillettes et sourires arrogants. Cela, en 2015, n’a pas de prix. Les téléspectateurs se ruent sur leurs mobiles, les SMS transpercent les airs par millions.
« Il faut que je vous avoue quelque chose : j’ai été soulagée de voir que Miss France restait parmi nous. Non que j’avais envie de voir sa gueule une semaine de plus, mais il m’aurait semblé injuste que cette garce retourne si tôt à ses coupes de champagne. Oui, je sais, je mâche pas mes mots, mais elle a quand même déclaré à t7j.com que j’étais une « actrice de deuxième ordre, arrogante et froide comme un iceberg » : ça méritait bien un petit règlement de compte. L’expulsion d’Anatole Crous m’a peu surprise : il ne s’intégrait pas du tout au jeu, il était même franchement éteint ! Je suppose qu’un coureur de fond est quelqu’un qui a besoin de liberté… Laeticia Vespertin, par contre, ça m’a étonné : elle gardait un moral d’acier et je pensais qu’elle séduirait davantage. A vrai dire, je voyais bien une finale Vespertin/Zora. Je suppose que Laeticia était un peu trop joyeuse, justement, et que ça a du agacer, ce coté bisounours dans un camp de travail forcé. Ce qui s’est passé ensuite…? Ben je dirais que ça faisait partie du show, ni plus ni moins. Je sais que l’affaire des Tchétchènes a beaucoup choqué mais quand on voit Cannibal Survivor et le genre d’atrocités qu’ils produisent en Russie… Et puis franchement, ils n’avaient qu’à pas faire cette guerre idiote ! C’est quand même pas nous qui les avons tués ! Non, je pense qu’il ne faut pas faire tout un plat de simples éléments de décor, si j’ose dire. Ce qui m’a plus dérangée c’est que c’était douteux sur le plan hygiénique. Cela dit, oui : j’avoue que sur le moment ça m’a quand même troué le cul ! C’était LA surprise du show, personne ne s’y attendait ! »
Echo :
- Il y aura des moments, dans ta vie, où tu diras « oh, merde ! » et d’autres ou tu diras « oh, merde ! »
- Je comprends pas.
- Tu comprendras.
La fausse exécution de Laeticia Vespertin et Anatole Crous n’étonne personne. C’est une épice de plus dans un plat qui n’en manquait déjà pas. La suite s’avère plus intéressante. Le chef de camp déclare à la France entière et aux « détenus » que ces derniers vont devoir enterrer les corps. L’homme d’affaire ricane : « Quels corps ? Vous n’avez tué personne que je sache ! » « Nous, non » s’entend-t-il répondre. Les gardes poussent vers eux un chariot qui paraît en effet porter deux corps humains. « Des mannequins ? La belle affaire ! », plaisante Sylvie Allier. « Des Tchétchènes. » « Oh, merde ! » Les huit visages se décomposent en même temps que ceux de trente millions de téléspectateurs.
Le drap qui recouvre les Tchétchènes est arraché d’un geste spectaculaire : un homme et une femme sont étendus côte à côte, les yeux et la bouche ouverts sur l’éternité. Le plus effarant est une atroce ressemblance avec les deux expulsés. « Les merveilles de la chirurgie esthétique ! » s’exclamera-t-on plus tard. Très calmement, le chef de camp explique la manœuvre de la prod. Comme la loi française interdit ce genre de manipulation sur les cadavres de ses citoyens, il a fallu acheter à la Russie des corps de soldats tchétchènes, abattus dans le cadre de la guérilla qui sévit là-bas. Bien entendu, tout ça s’est fait en toute légalité, avec l’accord du gouvernement et de la justice. Les corps ont été conservés dans la glace, donc ils ne pueront que modérément, ajoute-t-il cyniquement.
C’est le clou du spectacle : l’effarant rebondissement qui promet un redoublement d’audimat. C’est aussi un gros pari pour la chaîne. Mais les Tchétchènes, longtemps chouchous de l’opinion publique, sont tombés en disgrâce pour cause d’attentats répétés et d’affiliation revendiquée à Al Qaida. De facto, l’usage ainsi fait de leurs dépouilles fera surtout grincer les dents en terres musulmanes. Après s’être aliéné Israël, Le Camp aux Célébrités s’aliène donc les régions islamiques. « Qu’à cela ne tienne », proclame le producteur : « Ces pays achètent peu de reality-shows : leur clientèle ne nous manquera pas ! »
*
« Gérard Morvan a réapparu au bout de trois jours, le corps couvert d’hématomes. Il s’était mis dans un de ces états lorsqu’il avait fallu enterrer les corps, enfin vous vous rappelez. Bref, du coté des femmes la tension montait d’autant plus que nous n’étions plus que quatre. Miss France ne nous parlait plus, Josette pleurait tous les soirs pendant une heure en évoquant ces « pauvres Tchétchènes… » Seules Sylvie et moi plaisantions toutes les deux. Sylvie avait une réserve inépuisable d’anecdotes sur sa carrière dans le porno, ce qui d’ailleurs était bon pour l’audimat. Josette, elle, dit à Sylvie que ses histoires de cul n’intéressaient personne. Comme je protestais que ça m’intéressait moi, elle nous traita toutes les deux de « putes » et se remit à chouiner de plus belle. Miss France voulut la consoler et en profita pour faire étalage de ses vertus, ce qui ne lui valut que de se faire insulter à son tour. Un jour, on nous fit mettre en rangs après le déjeuner. « L’époque du loft est terminée ! » cria le chef de camp. « Voir des gens tourner en rond ne suffit plus à satisfaire le public. C’est pourquoi nous avons décidé de pimenter un peu l’émission. » Je me mis à craindre le pire et le pire arriva, sous la forme d’un jeu. »
Echo :
- Lorsque des gens te voudront du mal, ne t’occupe pas d’eux. Fais simplement en sorte qu’ils soient obligés de passer beaucoup de temps ensemble pour te nuire. Le meilleur moyen de venir à bout des gens est de les monter les uns contre les autres. Le meilleur moyen de les monter les uns contre les autres consiste à les mettre ensemble suffisamment longtemps.
La règle du jeu est fort simple : deux chaises électriques pourvues chacune d’un bouton. Chaque bouton actionne l’autre chaise électrique. Le chef de camp donne un coup de sifflet et le premier joueur qui appuie sur le bouton envoie du courant à l’autre joueur. S’il tient 30 secondes malgré les hurlements de sa « victime », il gagne et cède sa place. S’il tient moins de trente secondes, il reçoit à son tour une décharge de trente secondes et reste. La partie se termine lorsque le médecin du camp le décrète.
Le premier round se joue entre Saïd Yayaoui et Josette Sermon. Celle-ci tremble tellement que Saïd la laisse gagner. Il se tord sur sa chaise en serrant les dents pour ne pas crier. Josette, pourtant, lâche le bouton trop tôt : vingt-sept secondes. Elle est récompensée par une décharge et Saïd cède sa place à l’homme d’affaire. Celui-ci ne fait pas de sentiments et balance à Josette une nouvelle décharge qui la fait gigoter et pousser de grands cris. Elle supplie mais la règle est sans exception : la pauvre doit se farcir un troisième tour, contre Jennifer. Cette fois-ci Josette ne rate pas son coup et c’est Jennifer qui mange…
La partie se poursuit pendant une demi-heure et les rôles s’échangent assez régulièrement, quoi que la pauvre Josette y a toujours droit deux ou trois fois de suite. Lorsque le médecin déclare que ça ira pour aujourd’hui, le chef de camp renvoie tout le monde aux travaux forcés. Ravi, il ajoute que le jeu sera reconduit régulièrement.
« Le jeu des chaises, outre le spectacle immédiat, avait pour but de créer des tensions dans le groupe. Cela ne manqua pas d’arriver. Le soir, pendant les deux heures de pause dont nous disposions, Alain Zora proposa de tous refuser d’y participer la prochaine fois. La discussion s’anima très rapidement. D’un coté, ceux qui étaient de l’avis de Zora. De l’autre, ceux qui craignaient les conséquences d’une mutinerie. On resta sur un statu quo et Gérard Morvan exigea que, au moins, on ne s’acharne pas sur quelqu’un comme ça avait été le cas avec Josette. Là encore, certains s’insurgèrent. L’homme d’affaire, en particulier, mit les choses au clair : il ne voulait pas souffrir et les conséquences que cela aurait pour autrui ne le concernaient pas. Josette se leva pour le gifler. L’homme la regarda, immobile : « On règlera ça sur la chaise. » »
*
Extérieur jour, couleurs fades, silhouettes raides comme des piquets.
« Qu’est-ce que je fous là ? »
- L’exclu féminin est…
Le visage de Miss France 2012 se décompose. Elle se met à pleurer :
- C’est pas juste ! Après tout ce que j’ai enduré !
« Plains-toi ! », pensent les autres. « Au moins pour toi c’est fini. »
- L’exclu masculin est…
Gérard Morvan éclate de rire. Il se dirige vers le chef de camp et lui assène une droite monumentale.
- Tu l’as bien mérité espèce de salopard ! Et attendez un peu que je sois dehors : vous n’avez pas fini d’entendre parler de moi.
Mais il n’est pas encore dehors. Les gardes le passent une nouvelle fois à tabac avant de l’attacher au piquet sur lequel il doit être « exécuté. »
- Vous allez voir, bande d’enculés, je vais tous vous traîner devant les tribunaux !
En fait de traîner qui que ce soit devant un tribunal, Gérard Morvan ira pointer au chômage : la chaîne annulera son émission dès le lendemain. Il se recyclera éventuellement dans la presse gauchiste, deviendra chroniqueur de la dérive télévisuelle, criera dans le vide, pissera dans des violons, parlera à des murs, se suicidera en octobre 2018 et sera très vite oublié par tous hormis sa veuve (et encore.)
Echo :
- Je me souviens, quand tu étais toute petite, tu as voulu t’arrêter dans la rue pour observer un pigeon mort. On s’est accroupi et tu m’as questionné. En moins de deux minutes, trois personnes se sont arrêtées pour me dire que c’était mal de te laisser regarder un cadavre d’animal à ton âge.
Ces même gens, sans s’émouvoir, laissent leurs enfants regarder des feuilletons ultraviolents. Ils leur apprennent également qu’il est normal de manger la chair d’animaux assassinés dans des camps d’extermination. Ainsi, ils leur transmettent la rassurante illusion que la mort est quelque chose de lointain et virtuel, qu’elle ne les concerne pas. Ce tabou est l’un des plus grands échecs de la société occidentale. Car la mort frappe à toutes les portes. Alors, lorsqu’elle frappe, elle laisse les survivants confus, remplis de terreur.
« Les cadavres, quand même c’était dégueu ! Ils avaient beau les conserver dans la glace, ça puait drôlement, et bien plus que la semaine précédente ! Et puis c’était hyper troublant qu’ils leur aient fait le visage des exclus. En un sens je pense que c’est moi que ça choquait le moins, à cause de mon éducation. Remarquez, Sylvie n’était pas trop perturbée non plus. On en a parlé une fois, je ne crois pas que ça ait été diffusé : c’était son rapport au corps. Pour elle celui-ci se limitait somme toutes à une marchandise, consommable et agréable à consommer. Quand elle baisait avec des acteurs, ils n’étaient guère pour elle autre chose que des tas de chair. Je me souviens encore de cette phrase : « j’ai plus d’intimité avec mon godemiché qu’avec la plupart des types qui sont entrés en moi. » Ça la faisait rire, d’ailleurs, ce constat. Bref, nous étions deux à ne pas trop frémir. Les autres par contre avaient des réactions assez violentes. Josette Sermon, qui avait tant pleuré la semaine précédente, se mit à donner des coups de pieds dans le « cadavre de Miss France », en proférant toutes sortes d’insultes. Il a fallu que les gardes interviennent tant elle s’acharnait sur cette pauvre tchétchène. Cette fois-ci, on nous demanda de déshabiller les corps avant de les jeter en terre. En exécutant cet ordre, l’homme d’affaire eut le malheur de vomir sur le cadavre représentant Morvan et les gardes, hilares, l’obligèrent à nettoyer sa victime avant de l’enterrer. Il faut dire que la plaie béante sur le torse du tchétchène, tué par balle, était peu ragoûtante. La femme, elle, avait du être gazée ou anesthésiée par les Russes car elle ne portait aucune blessure apparente. C’était à tout point de vue dégoûtant et morbide. Pourtant, la France en raffola au point que, comme vous le savez, la prod a promis davantage de cadavres pour la seconde édition. »
*
La pression augmente pour la troisième semaine. Certains jours, les candidats ne sont nourris qu’une fois. Le jeu des chaises est reconduit à plusieurs reprises. Les travaux forcés deviennent d’autant plus pénibles qu’il se met à pleuvoir comme vache qui pisse. Les candidats pataugent toute la journée dans la boue. L’homme d’affaire tombe malade et on le retire du jeu quelques jours sur ordre médical. Les journées paraissent de plus en plus longues. Les nuits sont de plus en plus froides. Alain Zora commence à ne plus rigoler beaucoup, bien qu’il tente de compenser la perte de Laetitia en dragouillant les trois candidates restantes. Un après-midi, Sylvie disparaît pendant une heure et revient avec le sourire aux lèvres. Le soir même, les femmes ont droit à une double ration de nourriture. Les hommes mendient une part mais les temps ne sont plus à la solidarité.
- T’étais où, tout à l’heure ?
Sourire complice.
- Vas-y, raconte ? T’as couché avec un garde contre de la bouffe ou quoi ?
- Pas exactement avec un.
- Avec plusieurs ?
- On s’est fait un petit gang-bang…
Josette lève la tête de sa paillasse.
- Tu as fait ça ?
- C’est mon métier.
- Attends une minute : ça a été filmé ?
- Bien sûr ! C’est bon pour l’audimat et on m’a récompensé.
- Mais… pourquoi on nous a récompensées aussi ?
- Pour vous encourager, je pense : si ça vous tente, on pourrait sûrement obtenir d’autres avantages.
Josette et Jennifer font non-merci de la tête.
Sylvie marche vers Josette et lui tend une main.
- Ça te dégoutte moins maintenant que je sois une « pute », hein ? Amies ?
Josette tend une main tremblante.
- D’accord. Merci.
« Saïd et Alain ne s’aimaient pas beaucoup. Il faut dire que Saïd ne décrochait jamais un mot. Un jour, alors qu’on essayait de faire tenir des planches ensemble sur le chantier, Alain le provoqua.
- Pourquoi t’es là ? Ta carrière se porte très bien.
- Tu me l’as déjà demandé.
- Oui et t’as rien voulu lâcher.
- Va chier, Zora !
Sylvie, du coup, insista tant et si bien que Yayaoui finit par cracher le morceau.
- Je prends ma retraite l’an prochain. Je me retire du foot. Je vais passer le restant de mes jours à me dorer le cul au bord d’une piscine en comptant mes millions. J’en n’ai rien à foutre de ce show de merde et de vos gueules de cons. Je veux juste en chier un bon coup une fois dans ma vie. Pour savoir ce que ça fait !
Josette n’en crut pas un mot.
- Tu es là parce que tu veux que les gens s’intéressent à toi, c’est tout !
- Pense ce que tu veux, je m’en tape.
En fait, Saïd a fait ce qu’il avait dit : il a mis un terme à sa carrière et il évite soigneusement les médias depuis-lors. Aussi bizarre, étrange, dément que ça puisse paraître à quelqu’un de normal, on dirait qu’il a vraiment fait ça pour expérimenter la souffrance et les privations. Si fallait pas être dingue !
Sylvie devint la chouchou des producteurs : non contente de distraire les gardes et de donner un aspect coquin à l’émission, elle obtenait en exclusivité un coming-out de départ en retraite ! Faut croire que les Français, eux, se sont sentis trahis par leur champion car Yayaoui a giclé dès l’élimination suivante. A vrai dire, je pensais que ce serait mon tour à moi aussi : entre les frasque sexuelles de Sylvie et les frasques hystériques de Josette, mon personnage faisait peu de vagues. Pourtant… »
Echo :
- La foule n’aime les gens sympathiques que lorsqu’elle peut s’identifier à eux, soit comme modèles soit comme égaux. Si un personnage public possède ou affiche quelque chose que le commun des mortels n’a ni n’aura jamais, la foule en viendra toujours à le haïr.
Lorsque l’homme d’affaire réapparut, le jour de la finale, il plaisanta : « C’en est fini de moi. » Il ne pouvait pas se tromper davantage. L’homme d’affaire était petit, gros, laid et moralement médiocre. Tout comme Josette Sermon était faible, peureuse et colérique. Ces deux-là étaient donc des gens « normaux » et en tant que tels, populaires. Alain Zora et Jennifer Shen représentaient quant à eux l’idéal accessible. Ils étaient brillants et bobos, mais juste assez peu pour ne pas agacer. Saïd Yayaoui, par contre, abandonnait le football et donc ses fans. C’était un traître qu’il convenait d’éliminer. Sylvie Allier était quant à elle un objet de convoitise qui se donnait sans rechigner. Les téléspectatrices ne pouvaient qu’être à la fois jalouses et médisantes. Les téléspectateurs, eux, ne pouvaient que la détester de s’offrir ainsi à des soudards (furent-ils en réalité des comédiens), quand la plupart des très jolies filles ne leur offraient que du mépris. De fait, l’actrice X fut également remerciée.
Lorsque l’on demande aux quatre « survivants » de découper les corps à la tronçonneuse (il faut bien surenchérir d’une semaine sur l’autre), Alain Zora réplique que si on lui met une tronçonneuse entre les mains, il n’est pas certain de répondre de ses actes. Josette Sermon entre quant à elle dans une telle panique qu’elle est de sitôt conduite en isolement. La tâche est donc confiée à l’homme d’affaire (qui vomit de nouveau) et à Jennifer, qui en dépit d’une mine peu réjouie, s’exécute sans mot dire. Elle ne parvient pourtant pas à s’empêcher de prendre un des bras qu’elle a sectionné et de le jeter au visage du chef de camp. Elle fait ça en riant, comme une enfant. En réalité, la situation atteint un tel degré d’absurdité qu’elle a juste envie de se lâcher, de s’amuser un peu. Le chef de camp, lui, n’est pas amusé du tout. Il frappe lui-même Jennifer, puis l’envoie rejoindre Josette en isolement.
L’audimat est à son comble.
*
« Noir, froid, humide, petit : voilà les mots qui me viennent à l’esprit lorsque j’évoque la chambre d’isolement. J’avais réussi à y échapper jusque là, mais j’avoue que découper les Tchétchènes à la tronçonneuse m’avait un peu fait péter les plombs ! Je trouvais que là, quand même, ils allaient un peu loin. Alors d’accord : j’allais les découper leurs putains de cadavres, mais pas sans m’offrir un petit plaisir à l’arrivée ! Et au diable les conséquences ! Mais j’avoue qu’au bout de quelques heures d’enfermement j’ai commencé à regretter ma connerie. Très vite, j’avais complètement perdu la notion du temps. J’aurais pu faire comme certains et monologuer pour m’occuper : l’exercice aurait sûrement ravi les téléspectateurs. Mais j’avais pas envie de faire de cadeau à la prod ce jour-là. Finalement j’ai appliqué certaines techniques que m’avait apprises mon père pour faire le vide à l’intérieur de moi. Ça faisait si longtemps que je n’avais pas pratiqué, il m’a fallu retourner dans mes souvenirs, me rappeler les séances de méditations de mon enfance… C’est revenu, petit à petit, et j’ai fini par ne plus ressentir le froid ni la faim ni rien d’autre d’ailleurs. Ce sont les hurlements de Josette qui m’ont arraché à ce calme intérieur. Je ne sais pas ce qui lui a pris tout d’un coup mais elle s’est mise à brailler comme si on était en train de l’égorger. Ça m’a gavé, ces jérémiades. Ça m’a surtout fait redescendre sur terre. Elle a bien du y aller pendant une heure comme ça. J’ai fini par lui crier de la fermer. J’aurais aussi bien fait de ne pas m’en mêler, d’autant que ça n’a servi à rien. Elle a pourtant du comprendre que personne n’en avait rien à foutre de son boucan, parce que j’ai fini par ne plus l’entendre. J’ai essayé de retrouver un peu de sérénité mais rien n’y fit : Josette m’avait trop énervée ! Alors j’ai dormi. »
Echo :
- Les gens croient que la lumière et la chaleur du soleil leur apporteront la félicité et ils s’en gavent. A l’inverse, ils rendent la pluie et le vent responsables de leurs malheurs. Pourtant, la véritable lumière et la véritable chaleur, tout comme le vent et la pluie qui glacent, n’existent qu’à l’intérieur des êtres. Seuls ceux qui ont compris cela peuvent espérer connaître quelque joie durable.
Bruit, lumière, pluie et vent la frappent de plein fouet, l’arrachent à son agréable torpeur. Jennifer n’est pas du tout soulagée qu’on la rappelle au monde. Elle s’était réfugiée là où plus rien ne pouvait lui peser. Des mains de brutes la traînent jusqu’au dortoir des femmes, où Josette Sermon l’attend de pied ferme.
- Alors tu voulais me clouer le bac, hein ?
- Je suis désolée. Tes jérémiades m’angoissaient.
- Tu es un monstre d’égoïsme.
- J’essayais juste de rester sereine et tu foutais tout en l’air.
Josette est blanche comme un linge, ses yeux ont perdu toute trace de ce qui, chez les êtres humains, provoque l’empathie. Elle se jette au cou de Jennifer, la bouche dégoulinante d’une écume poisseuse.
- Tu crois que le monde est à ton service, hein ? Tu crois que les autres n’existent pas, hein ? Mais je suis pas encore un cadavre, moi, je me laisserai pas découper à la tronçonneuse !
Jennifer recule, horrifiée.
- D’accord, Jo, d’accord. Je crois que tu es un peu au bout du rouleau, non ?
Josette recule, hésite, tremble.
- Je suis pas ton ennemie, Josette. On est dans le même bateau, tu te souviens ?
- Le même…? Mais tu veux gagner…
- Tout le monde veut gagner, Josette. Mais ça n’a rien à voir avec ça. On a encore six jours à tenir.
La pauvre femme s’écroule, en larmes. Jennifer voudrait bien aller la consoler mais tout ce qu’elle se sent capable de faire c’est de lui passer une main dans les cheveux avant d’aller s’allonger. Elle n’a pas médité assez longtemps : sa compassion est limitée…
« On n’était plus que quatre mais en fait on n’était plus que deux. Je l’ai compris dès le mardi après-midi, lorsqu’on creusait. Alain Zora proposa qu’on essaie de s’évader. L’idée n’était pas idiote : nos contrats ne l’interdisaient pas, ça ferait de l’action donc de l’audimat, et qui sait si on n’arriverait pas à abréger le jeu de quelques jours (et quelques jours, dans ces conditions-là, c’est précieux.) La réaction de Josette fut immédiate : « Non, je retournerai pas en isolement, jamais ! » Celle de l’homme d’affaire fut tout aussi directe, quoi que dans un autre style : « C’est une idée à la con ! » J’ai souri à Alain et on s’est regardé d’un air complice. L’une était cinglée, l’autre ne pensait qu’à sa gueule, on avait intérêt à se soutenir un maximum. Pendant les repas et les pauses, nous discutions volontiers. Nous commencions à nous connaître, depuis trois semaines, et nous nous appréciions. Le mercredi on eut droit à une nouvelle séance de chaises électriques. Avant que la « partie » ne débute, je pris le chef de camp à part. Je tentais de lui expliquer qu’il valait mieux ne pas faire participer Josette cette fois-ci : elle se comportait de façon étrange et lunatique, son sommeil était très agité, elle ne mangeait presque plus. Bref, elle allait devenir dangereuse si on la poussait trop à bout. Ce connard a voulu se la jouer reality jusqu’au bout et m’a envoyé chier. Nous savons aujourd’hui où ça nous a menés… »
*
Plus que trois jours à tenir. Jennifer n’arrive pas à fermer l’œil. A quelques mètres d’elle, Josette Sermon ronfle comme une truie et Jennifer se retourne sur sa paillasse. Il doit être trois heures du matin, elle va être fracassée demain. Elle finit par se lever, peut-être que marcher un peu dans le froid lui fera du bien. Elle ouvre doucement la porte de la cabane, jette un œil, puis un autre. Pas âme qui vive. Les gardes dorment sans doute à poings fermés. On est en bout de course, leur attention se relâche. Quelques arbres, les baraquements sinistres, des miradors et derrière les barbelés, une interminable plaine. Jennifer songe que sous la lune, tout ça ressemble à un décor de cinéma. Puis elle se souvient que c’est un décor de cinéma et sourit. Elle marche vers les barbelés. Les caméras de surveillance sont les seuls témoins de cette escapade, peut-être que cette séquence sera sélectionnée pour l’émission du lendemain…
Jennifer contemple l’herbe grise qui s’étend à l’infini. Elle se souvient d’une petite fille curieuse de tout, en admiration devant la sagesse de son père, fascinée par ce pays lointain dont il vient et lui parle souvent. Elle se souvient d’une adolescente déchirée entre cette même sagesse et le monde qui l’entoure. Au collège, au lycée, petit à petit, elle cède à la pression de ses camarades, eux-mêmes victimes de celle des médias. Elle expérimente des plaisirs incroyables. Elle expérimente un pouvoir plus incroyable encore : celui d’être belle. Elle a envie d’une vie à cent à l’heure, de ne manquer de rien… Elle se dit surtout que si c’est si bon d’être admirée par quelques adolescents, ça doit être jouissif de l’être par des foules ! Il sera toujours temps de se consacrer à la sagesse lorsqu’elle sera plus âgée. Elle reporte donc à plus tard sa vie spirituelle pour régler son dilemme. Elle s’inscrit au conservatoire de théâtre. Une bonne étoile la conduit ensuite aux bons endroits, aux bons moments, vers les bonnes personnes. A vingt-trois ans, Jennifer Shen est la nouvelle lolita. Elle vit le bonheur parfait durant quatre ans, puis la roue tourne. Elle s’y attendait, elle sait que tout n’est que va et vient dans le show-bizness. Elle réalise combien tout ça est à la fois beau et absurde. Une vie humaine n’est qu’une vie parmi des milliards d’autres. Mais chaque vie est unique et merveilleuse en soi. L’argent et la célébrité ne peuvent rien y changer, ni en bien ni en mal. Elle se met à pleurer. Pas vraiment de tristesse. Juste comme on le lui a appris : pleurer comme on se lave, comme une vidange de l’âme. Elle aime ces moments où elle arrive à tout lâcher. A voir sa vie et la vie, pour ce qu’elles sont. Belles, tragiques, complexes en apparence, au fond si simples…
Echo :
- Rien n’est mauvais en soi. La question, Jennifer, est la suivante : qu’est-ce qui te convient ? Il est parfois nécessaire d’aller jusqu’au bout de certains désirs pour s’apercevoir de leur vanité et s’en débarrasser. Le sexe, le goût du pouvoir, l’argent, le besoin de reconnaissance… ils peuvent être nos alliés comme nos ennemis. Tout dépend qui est maître de qui et l’usage que l’on en fait.
- Insomniaque ?
Elle sursaute et se retourne. Alain Zora lui sourit.
- Moi aussi.
Ils restent un temps sans mot dire. Ils grelottent un peu mais ils se sont tant habitués au froid que ça ne les empêche pas de savourer le moment. Ils se prennent la main. Ils savent que lorsqu’ils seront sortis, ils se reverront. Ils savent qu’il se passera sans doute quelque chose entre eux. Ça leur plait, cette idée.
- Je le savais ! C’est dégueulasse !
Cette voix outrée appartient à Josette Sermon, qui s’enfuit de suite. « Elle est cinglée », dit Alain. « Sa peur me fait peur », répond Jen.
« Je me demanderai toujours ce qu’aurait été la vie de Josette Sermon sans le Camp. Les bonnes consciences se sont déchaînées contre l’émission mais il est évident qu’elle avait un terrain fragile. C’était juste latent et ça attendait les circonstances propices pour éclater. La prod avait gardé le meilleur pour la fin : l’apothéose de leur délire nécrophile consistait à nous demander de déterrer les corps des Tchétchènes pour les brûler. Celui ou celle qui s’aviserait de refuser serait passé à tabac et envoyé en isolement. On s’est regardé avec Alain. Nous étions à vingt-quatre heures d’en finir et nous pensions la même chose : évitons-nous des souffrances inutiles. Je m’attendais à une nouvelle crise d’hystérie de la part de Josette mais elle se contenta d’acquiescer très calmement. J’aurais du me douter que ça n’était pas de bonne augure. On eut tout de même la délicatesse de nous fournir des masques avec nos pelles.
L’homme d’affaire fut le premier à vomir (ça devenait une habitude), tout en proférant des injures contre « ces salopards de tchétchènes ! » Les pauvres n’y étaient pourtant pas pour grand chose. La puanteur était tout simplement insupportable, et leurs visages en décomposition l’étaient encore plus. La réaction des français, je l’apprendrai plus tard, fut unanime : c’était trop ! Pourtant, le lendemain, ils seraient quarante millions à regarder la finale. L’opinion des gens ne pèserait pas lourd face à cet audimat spectaculaire. Tout le monde était contre mais tout le monde regardait : le programme avait de beaux jours devant lui !
C’est alors que Josette Sermon m’attrapa par les cheveux et écrasa mon visage contre la poitrine d’un Tchétchène. Je sens encore ma tête s’enfoncer dans la chair en putréfaction, le contact de cette horrible bouillie sur ma peau… Je fais toujours des cauchemars de temps en temps à cause de ça. Les gardes ne bougèrent pas, il fallut que ce soit Alain qui me vienne en aide. La suite, vous la connaissez : Josette attrapa une grosse pierre et l’écrasa sur le crâne d’Alain, qui tomba dans le coma. Cette fois-ci les gardes intervinrent et emmenèrent Josette. Une ambulance emporta Alain. Le direct fut interrompu, on nous autorisa à laisser les cadavres en paix et on nous consigna, l’homme d’affaire et moi, dans nos dortoirs respectifs. A quelque chose malheur est bon. »
La production tenta le tout pour le tout : puisqu’Alain Zora était à l’hôpital et Josette Sermon en prison, les téléspectateurs devraient voter entre les deux « survivants. » Il n’y aurait donc qu’un seul gagnant. Et en dépit de la tragédie qui s’était produite, en dépit du procès intenté immédiatement par les familles Zora et Sermon, en dépit du dégoût général… des millions de SMS furent envoyés. L’homme d’affaire fut désigné perdant par une large majorité. Jennifer Shen avait gagné le reality-show le plus trash et le plus éprouvant de l’histoire de la télévision française. Elle était une héroïne nationale. Elle était la femme la plus populaire du pays.
« J’ai gagné ! »
*
Deux ans ont passé depuis la fin du Camp aux Célébrités, et Jennifer compte les zéros sur les chèques. Elle reçoit tellement de propositions de films qu’elle n’a pas le temps d’en lire la moitié. De toute façon, elle ne tourne maintenant qu’avec les plus grands : Fincher, Aronofsky, Jeunet… Bien sûr, on lui a proposé maints rôles de prisonnière ou de déportée. Elle a toujours refusé net !
Le Camp aux Célébrités en est à sa troisième saison et le succès spectaculaire des deux premières éditions commence à s’effriter. Jennifer avait été triste en apprenant le décès d’Alain Zora, après quatre mois de coma, mais son deuil avait été bref. Quant à cette pauvre Josette Sermon, elle est dans un hôpital psychiatrique pour le reste de ses jours. On les a bien vite oubliés : de nouvelles stars apparaissent chaque année pour remplacer celles qui sont englouties… Quant aux dommages et intérêts colossaux qu’a du verser la prod, ils ne furent que pacotille en comparaison des bénéfices démesurés engendrés par l’émission.
Echo :
- La notion de « péché » est absente du Bouddhisme : rien n’est bien ou mal en soi. Il n’existe que la loi des causes et des conséquences et celle-ci n’a rien à voir avec la morale ou une quelconque punition divine.
Jennifer tourne une tragicomédie romantique. Ça se passe au Kazakhstan. Il y a de longues scènes de paysages, steppes romantiques et désolées. C’est un film du bout du monde, une histoire d’amour hors du temps. L’acteur principal est beau, intelligent, plein d’humour : c’est le coup de foudre ! Jennifer, en tout cas, est très amoureuse. Le tournage se passe bien jusqu’à cette nuit où tout part en couille. Des hommes cagoulés entrent dans sa chambre d’hôtel et l’arrachent à son lit. Elle hurle mais ils sont pleins dans les couloirs, avec des mitraillettes. Finalement elle reçoit un coup sur la tempe et perd connaissance.
« J’émerge seule dans une pièce sombre et crasseuse, attachée à une chaise. Plus tard, deux hommes en tenues militaires viennent me détacher et me font signe de les suivre. Nous traversons un lieu qui ressemble fort au Camp aux Célébrités, quoique plus grand. J’aperçois des hommes en tenue de prisonniers en train de construire un baraquement. Mon Dieu, qu’est-ce que je fous là ? Qui me fait une mauvaise blague ? On me traîne devant un homme mal rasé, un gradé on dirait. Il a vraiment une gueule de Rambo, avec des cicatrices. Je demande où on est et l’homme se marre. Je ne comprends pas. J’insiste : « Qui êtes-vous ? Où je suis ? » Tous les soldats sont pliés en deux. Puis Rambo cesse de rire et me toise d’un air lubrique. Dans un mauvais français, il m’adresse enfin la parole :
Visages
Je m’appelle Gwenaëlle, les gens m’appellent Gwen.
Je suis née à Vichy le 16 avril 1975.
Je suis commerciale dans une boite de télémarketing depuis décembre 2003.
J’aime jouer aux échecs et gagner. Mon disque préféré est Music de Madonna. Par-dessus tout, j’adore le sexe.
J’ai les cheveux noirs coupés courts, mon corps est svelte et musclé, mes seins sont pointus comme les aiment les hommes. J’aime les savoir sous ma coupe : mon attitude froide et autoritaire les impressionne. Je suis une battante.
Gwen
Elle arpente Paris de long en large, piranha dans un aquarium de béton. Elle revient de si loin… la faim la ronge, il faut qu’elle le trouve et il faut qu’elle le trouve vite. Elle est à l’affût, cherche parmi les silhouettes anonymes celle qui sera sa proie. Lorsqu’elle met la main sur lui, elle le traque, l’observe, accumule les informations. Ce qu’il fait, où il vit, quelles sont ses habitudes. Jusqu’à ce qu’elle s’estime prête à se jeter sur lui et à lui dévorer les entrailles. Le cœur, surtout.
Laurent (c’est ainsi qu’il se nomme) va tous les jours dans le même café après le travail. Il est correcteur pour un magazine populaire, ses horaires sont fluctuants et c’est la seule entrave à une routine qu’il semble cultiver avec soin. Elle s’assoit à la table à coté de lui, jette des regards fugaces, puis plus insistants. Laurent mord à l’hameçon, ses yeux le trahissent. « Je peux me joindre à vous ? » Bien sûr, qu’elle peut. Présentations, pluie & beau temps, jambes croisées puis décroisées. Tout est calculé pour que les phéromones de Laurent s’activent, exigent de lui qu’il mette cette femme dans son lit. Mais pas tout de suite, non. Elle a attendu assez longtemps, il ne faut pas tout gâcher. Elle a envie de se jeter sur lui, de le plaquer contre la banquette du bar, de lui arracher ses vêtements et de le violer sur place. En lieu et place, elle donne son numéro de téléphone. Ils dîneront ensemble et elle le laissera faire le premier pas. C’est mieux qu’il ait l’impression de faire le premier pas. Cette fois. Juste cette fois.
Miroir
Je m’appelle Magali.
Je suis née à Bordeaux le 19 octobre 1974.
Je suis serveuse dans un restaurant depuis octobre 2004.
J’aime la natation et le tennis. Mon disque préféré est Starmania. Je raffole de la cuisine thaïlandaise.
Je suis blonde platine, mes formes sont pulpeuses et harmonieuses, ma poitrine opulente, ma peau laiteuse. Les hommes me comparent souvent à une poupée Barbie et ça me plaît. J’ai un caractère assez simple, je n’aime pas les situations compliquées ni les conflits. Du coup, j’évite d’être contrariante.
Gwen
Laurent n’a jamais eu autant de cernes. Ses orbites ne sont plus des orbites, ce sont des sacs en plastique détrempés. Depuis deux mois, Gwen lui fait passer les nuits les plus torrides de son existence, on croirait qu’elle s’est retenue toute sa vie de faire l’amour, que d’un coup ça a craqué et qu’elle rattrape le temps perdu. Il émane d’elle comme un sentiment d’urgence que Laurent ne s’explique pas. Et elle est si autoritaire, comme si elle avait quelque chose à lui faire payer. Elle le houspille sans cesse, lui reproche tout ce qu’il est et n’est pas. Mais elle le tient par la bite. Elle le sait. Il ne peut rien y faire. Et puis elle dit tout le temps qu’elle l’aime. C’est à n’y rien comprendre. Mais c’est une femme fascinante, d’une intelligence rare, d’une culture exceptionnelle. Tous ses amis la lui envient, ne cessent de lui répéter qu’il a trouvé la perle rare (et la draguent.) Ce prestige lui plaît, lui donne l’impression d’être quelqu’un d’important. Pour elle, il change, il fait des efforts pour devenir ce qu’elle attend de lui, pour la séduire davantage.
Mémoire
- Vous ne comprenez pas : ça fait des années que je souffre à chaque seconde que Dieu fait. Je me réveille dans la douleur, je m’endors dans la douleur. J’y pense du matin au soir, je revis sans arrêt les mêmes scénarios. Les souvenirs tournent en rond dans ma tête, quels que soient mes efforts pour me changer les idées ! Mon cœur est serré, compressé, au point que j’ai le sentiment d’étouffer en permanence. Je crois que si la douleur disparaissait, j’aurais le sentiment d’un manque, tant je me suis habituée à vivre avec !
- J’ai du mal à me figurer que ce soit à ce point.
- Vous avez vu l’épisode 3 de Star Wars ?
- Oui. Quel rapport ?
- Vous voyez la scène où Anakin se traîne dans la boue, amputé d’un bras et des deux jambes, brûlé vif, agonisant ? Vous voyez comme il n’est plus qu’une masse de chair meurtrie, écorchée vive ? Comme son être entier n’est qu’une plaie suppurante ?
- Oui.
- C’est exactement ce que je ressens.
Magali
Lorsqu’elle avait signé le bail et l’état des lieux du petit studio, Magali avait soupiré de soulagement : c’était un nouveau départ. L’année qui venait de s’écouler n’avait pas été la plus facile ni la plus amusante de sa vie. Elle n’en était pas à sa première dépression mais un phœnix l’habitait : elle renaissait sans cesse de ses cendres. Magali avait donc un travail, un appartement, une garde robe reconstituée, un esprit reposé… Si elle se fiait au cliché, il ne lui manquait donc plus que l’amour. Magali aimait bien calquer sa vie sur les clichés, c’était l’un des fondements de sa nouvelle personnalité. Elle considérait que les clichés n’étant pas nés de rien, ils reposaient sur des vérités. Pourquoi tant de gens aspiraient-ils à une maison, une voiture, des enfants et un chien (dans un ordre de préférence variable selon les individus), si les maisons, les voitures, les enfants et les chiens ne constituaient pas le socle du bonheur ?
Magali se mit donc en quête de l’homme de sa vie et n’eut aucun mal à le trouver. Il s’appelait Laurent et il était justement correcteur dans un magazine bourré de clichés. Elle décida de lui envoyer des mots doux.
Gwen
Dieu qu’elle aime sentir son corps tressaillir ainsi de bas en haut. Son sexe est comme un manche de pilotage : elle se sent si puissante lorsqu’il gémit et se tord au bout de sa langue. Il jouit et elle garde tout dans la bouche, se redresse et l’embrasse en lui rendant son propre jus.
Cette goutte de sperme fait déborder le vase de Laurent. Il se recrache lui-même avec dégoût et reste silencieux pendant deux ou trois minutes. Elle non plus ne dit rien, elle pose sa tête sur son torse sans voir venir l’ouragan. Laurent, d’un coup, la repousse et se lève : « J’en peux plus de toi ! » Gwen ne mesure pas ce qui se passe : « Pardon, calme-toi, c’était gentil. » Non, ce n’était pas gentil. C’était humiliant et de toute façon tout avec elle est humiliant. Il part furieux. Elle se dit que ça lui passera.
Mais ça ne lui passe pas. Deux jours après, il change de numéro de téléphone. Elle va chez lui et il refuse d’ouvrir. Elle va à son travail et le vigile a ordre de ne pas la laisser entrer. Alors elle l’attend et ils s’expliquent en pleine rue. Laurent pleure. Il l’aime et c’est pour cela qu’il ne peut plus endurer ce qu’elle est. Il ne veut plus jamais la voir et il souligne sa détermination par une gifle. L’affaire est close.
Magali
Elle était la fille magique qui accourre au bon moment pour sauver le chevalier en armure. Ce pauvre Laurent n’allait pas très bien quand elle entra dans sa vie. Le jeu des petits mots doux prit une tournure amusante lorsque Magali fournit à Laurent une adresse e-mail à laquelle lui répondre. Ils sortirent ensemble dès qu’ils se rencontrèrent. Magali se donna pour mission de lui apporter l’équilibre qui manquait à sa vie. Elle lui offrit donc une relation stable et sans conflits. Elle adorait le voir s’émerveiller de leurs points communs, elle adorait surtout le regarder dormir. Elle sentait bien que l’entourage de Laurent la trouvait un peu bécasse mais elle s’en moquait. Elle n’avait guère d’estime pour le monde partouzard et médisant de la presse, de toute façon. Elle adorait faire l’amour avec Laurent, s’endormir dans le creux de son épaule, être blottie dans ses bras. Elle avait le sentiment d’y être chez elle, à l’abri. Elle était heureuse.
Miroir
Je m’appelle Olivia.
Je suis née à Bangkok le 8 mars 1974. J’ai été adoptée en 1976.
Je suis vendeuse dans une boulangerie depuis août 2005.
J’aime le cinéma français et les musiques lounge et orientales. Mon parfum préféré est celui du papier d’Arménie. J’adore me promener dans les parcs parisiens les jours de pluie.
J’ai une peau dorée, des tous petits seins, de longs cheveux noirs et raides. En général, je fais craquer les hommes, mais ce qui les fascine c’est mon sexe : il a une particularité avantageuse. On dit de moi que je suis de bonne compagnie, douce, souriante et apaisante.
Mémoire
« Salope ! » C’est tout ce qu’entend Rose Lebras avant d’être défigurée à vie par une giclée d’acide. A vingt-deux ans, cette jeune étudiante en journalisme a l’avenir devant elle et compte faire carrière à la télévision. A présent, tout est foutu. Le médecin lui explique qu’il sera en mesure de rattraper l’essentiel, de lui redonner, après maintes opérations, un faciès humain. Mais jamais sa peau ne sera totalement lisse. Jamais elle ne retrouvera son beau visage : tout au plus une approximation regardable. Ce ne sont pas les mots du chirurgien, bien sûr, mais c’est ce que Rose lit entre les lignes. C’est donc sa carrière qui s’écroule. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, son amant lui explique gentiment qu’il préfère en rester là. Qui voudrait d’une fille défigurée ? Comment l’aimer et surmonter en plus le regard des autres ? Là encore ce ne sont pas exactement les mots employés par Laurent. Mais Rose n’est pas idiote.
Une semaine plus tard, elle apprend que Laurent sort avec une belle asiate au teint mat.
Magali
Le bonheur dura quatre mois, puis Laurent commença à ressentir de la lassitude. Le fait était qu’il n’avait pas vraiment réussi à oublier Gwen : son cœur était fermé, il n’était pas prêt. Magali, au début, le détendait et l’aidait à reconstituer son amour propre. Elle était comme un reflet de lui-même, et très certainement l’antithèse de Gwen. Elle ne lui reprochait jamais rien, elle ne faisait même que le conforter dans ses goûts et ses idées. Eut-il été croyant, il eut pensé que Dieu avait créé Magali exprès pour qu’elle lui corresponde en tout point. Ils partageaient les mêmes passions, aimaient les mêmes films et les mêmes disques, et voyaient globalement l’existence de la même manière.
En fin de compte, Laurent réalisa que tout cela était tout de même un peu creux, manquait de fantaisie, de substance, de quelque chose en tout cas.
Une panique aveugle envahit Magali lorsqu’il lui annonça leur rupture. Elle pleura, gémit, poussa des hurlements d’incrédulité et de rage. « Allons, ça fait quatre mois… ça ne peux pas être si terrible, si ? » Si. C’était la fin du monde.
Laurent n’avait jamais vu ça : Magali se mit dans un tel état qu’elle lui parut faire une crise d’hystérie collective à elle toute seule ! Cela termina de le convaincre et il partit sans un mot d’adieu. Elle le harcela tant et si bien qu’il changea encore de numéro de téléphone.
Olivia
Elle lui rentre dedans en courant, paniquée. Il pleut. Des gens la poursuivent. Il la croit.
Il l’invite à monter se sécher. Ils parlent, elle a une personnalité fragile et vulnérable. Il la croit.
Il parle de Rose, son ex qui vient de se faire défigurer par une folle : un drame terrible. Il culpabilise parce qu’il a rompu la veille de « l’accident. » Elle fait semblant de le croire.
Ils couchent ensemble, elle se laisse aller comme une vierge, elle sait que ça lui plaira. Elle sourit lorsqu’il avoue n’avoir jamais senti sous ses doigts un sexe dont les lèvres et le clitoris sont à ce point proéminents, il ajoute que ça l’a terriblement excité.
Peu avant qu’ils ne s’endorment, Laurent murmure que l’odeur de sa peau lui est curieusement familière. Elle glousse avec un petit regard coquin. Il se demande ce que cela peut signifier. Ils s’endorment.
Miroir
Je m’appelle Lucie.
Je suis née à Lyon le 22 juillet 1973.
Je suis masseuse dans un salon érotique depuis novembre 2006. Dans mon travail, « branlette » se dit « finition manuelle. »
J’aime les musiques électroniques et la pop japonaise, mon disque préféré est Supernature de Goldfrapp. J’adore également l’art contemporain, l’ethnologie et les vêtements de chez Zara.
Je suis maigre mais bien proportionnée, mes cheveux roux coulent le long de mon cou comme ceux de Rita Hayworth. Mes lèvres pulpeuses sont comme un appel au pêché mais je reste toujours un peu distante avec les hommes. Je semble donc inaccessible et n’en suis que plus désirée.
Olivia
Olivia s’avère une compagne pleine de surprises pour Laurent. Légère, détendue, ne s’offusquant jamais de quoi que ce soit. Pleine d’imagination, elle traîne Laurent dans les endroits insolites de Paris : restaurants aux parfums exotiques, jardins labyrinthiques, boutiques emplies d’objets curieux… Olivia est follement amoureuse, Laurent la couvre d’affection… Ont-ils l’un et l’autre déjà été aussi heureux ? Laurent confie que non, jamais. Il lui raconte Gwen, qui lui a brisé le cœur ; Céline, avec qui il a vécu cinq ans il y a longtemps ; Nathalie, sa première histoire importante, au lycée ; et toutes les autres. Il termine en disant que cette fois-ci il aimerait bien aller jusqu’au bout : et s’ils prenaient un appartement ensemble ? Elle accepte. Ils pleurent de joie en évoquant la perspective d’un enfant. Laurent fait un emprunt pour acheter un appartement plus grand.
Mémoire
- Vous êtes sûre de vous ? Ce n’est pas rien !
- Ma décision est prise depuis deux ans. Je ne pourrais pas être plus sûre.
- Vous savez, on ne m’a jamais demandé quelque chose d’une telle envergure. Je ne suis pas certain du résultat, sans parler de l’impact psychologique…
- Je suis au fait des risques. Quant à l’impact psychologique… ne vous inquiétez pas.
- Vous comprenez pourtant qu’en cas d’échec, les procès sont…
- Je paierai le double de vos tarifs habituels.
- …
- …
- Bon. Je suis quand même tenu de vous demander ce qui vous motive.
- L’amour.
Lucie
Elle pénétra dans la boite de nuit, équivalent lyonnais des trous dans lesquels Frédéric Taddéi interviewait les décadents de ce monde pour l’émission Paris Dernière. Exactement le genre d’endroit qui aurait effaré le Dalaï-lama, songea-t-elle. Tout ici puait le samsâra et le pauvre vieux aurait pleuré de compassion devant ces êtres qui prenaient les nuages pour le ciel. Elle repéra Laurent immédiatement, attablé avec une bande de branlos. Vestes noires, sourires vaniteux, champagne et poudre aux yeux. Elle allait leur en donner pour leur argent ! Elle s’assit sans rien demander à personne et discuta d’abord avec un dénommé Jérémie qu’elle détesta immédiatement : il avait vraiment une gueule de nœud et son arrogance appelait les gifles !
Sa courte jupe laissait paraître ses jambes fuselées et les yeux des hommes y glissaient avec avidité, y compris ceux de Laurent. Ce dernier s’immisça vite dans la conversation et ce fut auquel des deux parviendrait le mieux à épater la belle. Quelle jouissance d’être ainsi une Hélène de Troie ! Elle donna quelques faux espoirs à Jérémie histoire de faire monter la sauce, de faire croire à Laurent qu’il devait la mériter.
Olivia
Il y a des moments dans l’existence où tout bascule d’un coup. En l’espace de la même semaine, la mère et le petit frère de Laurent se tuent en voiture et on lui annonce qu’il est licencié pour raisons économiques. Laurent plonge dans une dépression profonde qui ne cesse d’empirer au fil des semaines. Olivia a beau être aux petits soins, rien n’y fait. L’état dépressif de Laurent lui interdisant de chercher un emploi, la banque décrète qu’il faut vendre l’appartement : le minuscule salaire d’Olivia ne suffit pas à les nourrir et à rembourser le prêt tout à la fois. Ils se retrouvent hébergés par le père de Laurent, qui s’en prend bientôt à Olivia, l’accuse d’être responsable de l’état déplorable dans lequel sombre son fils. L’ambiance devient vite invivable, d’autant que Laurent force de plus en plus sur la boisson pour combler le vide qui s’est installé en lui.
Lors d’une scène épouvantable, le père met Olivia à la porte. Laurent, apathique, ne réagit même pas. Quelques semaines plus tard, il plaque tout pour Lyon, où le Progrès lui offre un poste. Tout, y compris Olivia. Il y a des moments dans la vie où l’on gâche tout. Même ce qui est beau. Surtout ce qui est beau.
Lucie
Il avait honte, il s’était comporté comme le dernier des minables, comme un sale con : Laurent traînait un sacré complexe de culpabilité vis à vis de sa dernière histoire. Ce que sa lâcheté avait du coûter à Olivia lui pesait lourd sur la conscience. Lucie tentait de le raisonner, l’aidait à se reconstruire. Elle vivait (ne fut-ce que par son métier) hors des sphères de la morale. Elle vivait dans les principes de réalité : parfois nécessité fait loi. Parfois l’on ne voit pas d’autres options que les mauvaises…
Laurent ne buvait plus qu’occasionnellement : il s’était mis sous antidépresseurs à la place. Mais il arrivait tout de même qu’il se murge sévèrement, de temps à autre. En général il faisait ça tout seul chez lui, sans témoin. Un soir que Lucie lui rendit visite sans crier gare, elle le trouva ivre mort, assis par terre devant un étalage de photographies. Toutes représentaient une fille châtain, pas vraiment jolie mais l’air charmant, assez jeune. « C’est Céline, la fille avec qui j’ai vécu cinq ans… » « C’était il y a longtemps », ajouta-t-il en guise d’excuse. Lucie prit sur elle, et prit aussi la main de Laurent. « On ne s’est jamais revu depuis que je l’ai quitté. Il m’arrive de regretter, à présent. J’étais si heureux avec elle… Je croyais que non, mais en fait, avec le recul… » C’en était un peu trop pour Lucie : elle repartit comme elle était venue. Dans son délire éthylique, Laurent bafouilla quelques mots : « Céline… C’est joli, comme nom : Céline… » Lucie referma la porte en silence.
Elle sanglota longtemps cette nuit-là, elle aimait Laurent plus que tout. Elle voulait être avec lui quoi qu’il en coûte. Elle aurait tout donné pour ça. Elle avait tout donné pour ça. Mais il allait mal et n’avait rien à offrir en contrepartie de cet amour. Tant pis. Elle surmonterait ça comme le reste. Elle l’aiderait. Ensemble, ils remonteraient la pente. Il l’aimerait.
Lucie
Les mois passant, Lucie se montra d’une patience sans limite. Laurent était parfaitement conscient de ce qu’elle endurait et il s’en excusait souvent. Il se rattachait beaucoup trop au passé pour vivre le présent. Il était bouffé par un amas de regrets. Au milieu de cet amas, la fameuse Céline prenait bizarrement de plus en plus de place. Il y avait pourtant eu bien des femmes, et pas des moindres, depuis elle. Tout avait commencé à cause d’un rêve que Laurent avait fait après avoir ressorti les photos, dans lequel il se remettait avec Céline. Depuis, il était convaincu qu’il avait raté le coche, quitté la femme de sa vie sans raison valable. Ce rêve l’avait marqué à un point ahurissant. « Céline… » ce foutu prénom suffisait désormais à écorcher les oreilles de Lucie.
Un beau jour, elle reçut une lettre de Laurent. Son père était mort, il héritait d’une somme qui lui permettrait de subsister quelques mois et il voulait les consacrer à retrouver Céline. Il savait qu’elle était sans doute mariée et mère, que même s’il la retrouvait ce serait vain. Mais il devait la revoir au moins une fois, pour savoir si son obsession était pathologique ou bien fondée sur une vérité. Il était navré. Il espérait que Lucie lui pardonnerait un jour.
Mémoire
Le plus difficile, à chaque fois, avait été de se procurer les papiers, mais elle avait su se faire les relations qu’il fallait. La première fois, elle avait trouvé l’argent en se prostituant. Ensuite, elle avait imaginé un moyen plus simple : il suffisait de faire un emprunt à une banque, soi-disant pour acheter un appartement. Puis comme de toute façon elle allait disparaître à jamais, autant disparaître avec un portefeuille plein. Le portefeuille qu’il lui faudrait justement pour réapparaître. Ensuite, elle prenait le temps de peaufiner son personnage. Il fallait un caractère et un tempérament bien définis, sans contradictions. Il fallait que chaque détail de son passé soit cohérent. Il fallait que sa voix soit suffisamment différente. Il fallait surtout ne pas réutiliser les mêmes mimiques, les mêmes tournures de phrases. Il fallait aussi réapprendre à marcher, à bouger. Il fallait devenir quelqu’un qu’elle n’était pas. Pas si dur, lorsque votre propre identité vous écœure à ce point. Et sa propre identité, l'autre, elle la détestait tellement, depuis si longtemps… De personnage en personnage, elle la tuait, l’enterrait un peu plus profondément. C’était un vrai plaisir.
Le plus troublant, à chaque fois, avait été non pas de composer un personnage, mais de s’habituer à un nouveau corps. Nouveau visage, nouvelle couleur de cheveux, nouvelle teinte de peau, nouvelles formes, nouvelle poitrine, nouveau poids… même les lèvres de son sexe, pour être sûre. Elle ne pouvait pas être trop prudente : le moindre détail pouvait la trahir. Déjà qu’il y avait l’odeur, la taille et la couleur des yeux… Mais tout de même, le plus bizarre c’était le visage. Les premiers jours, elle avait toujours du mal à accepter que le reflet dans le miroir, c’était elle. Elle avait dépensé une fortune en chirurgie esthétique : refaire entièrement un corps ! Les quatre chirurgiens avaient été durs à convaincre mais l’argent est le meilleur des arguments. Toujours, ils avaient cédé, quoi que convaincus d’avoir affaire à une folle. Peut-être, d’ailleurs, avaient-ils eu affaire à une folle. Ne fallait-il pas l’être ?
Folle d’amour, en tout cas. Folle d’amour pour Laurent, au point que des années après qu’il l’ait quitté sans espoir de retour, elle était encore obsédée par lui. Et puisqu’il ne voulait plus l’aimer, elle, elle n’avait trouvé que cette solution : devenir quelqu’un d’autre. Bien sûr, elle n’aurait jamais cru, au départ, devoir le faire plusieurs fois. Nécessité fait loi.
Elle regarda la lettre une dernière fois et laissa le vent l’emporter. Elle aurait pu tout recommencer, une fois encore, redevenir… Mais non, à quoi bon ? Pour quoi faire ? Elle ne saurait pas, elle ne pouvait plus… Tous ces échecs… Et Laurent qui ne savait plus où il en était… Elle n’y arriverait jamais. Et puis le dernier chirurgien le lui avait bien dit : une opération de plus et elle finirait comme Michael Jackson. L’aimerait-il si ses traits s’écroulaient sur eux-mêmes au fil des ans ? Aimerait-il un visage, un corps, qui tomberaient en morceaux ? Non. Jamais. Il la quitterait encore, fut-ce dans dix ou quinze ans, ce qui serait encore pire que les autres fois.
Gwen. Magali. Olivia. Lucie. Elle repensa à ses quatre vies imaginaires, se demandant laquelle elle avait préféré. Olivia, sans doute. C’est Olivia qu’il avait le plus aimé.
Enfin, c’est ce qu’elle avait cru jusque-là.
Et en fait, finalement, c’était Céline.
Et pour retrouver cet improbable fantôme, il quittait Lucie.
« Quelle connerie ! », songea-t-elle.
Alors, pour la première fois depuis longtemps, elle prononça son vrai prénom. Juste pour dire au revoir à sa vie.
« Adieu, Céline. »
La déposition
- C’est pour quoi ?
- Porter plainte.
- A quel sujet ?
- Viol.
- C’est arrivé maintenant ou c’est une vieille histoire ?
- Il y a deux heures.
- Premier étage, deuxième porte à gauche.
Il est posté là depuis des heures saoul il guette peut-être enfin il est pas sûr il a juste envie d’une chatte bien chaude oui c’est ça bien chaude
Escalier couloir long froid encore néons une porte deux portes toc toc.
- Entrez.
Elle tremble. Elle a froid. Elle a le regard d’une petite fille échappée d’un abattoir. Eux, ils sont deux. Deux hommes. C’est pas qu’ils n’ont pas l’habitude mais ça les fait presque sourire, l’état dans lequel elles arrivent. La différence entre les victimes et les criminels, c’est que les victimes sont vulnérables et ça, ça leur fait des vacances. Ils préfèrent les victimes. Surtout ces victimes-là. Ils la font asseoir.
- Qu’est-ce qu’on peut faire pour vous, mademoiselle ?
- Je viens de… je viens de…
Elle éclate en sanglots. Ils savent bien ce qu’elle vient de… puisque c’est le bureau des… mais ils ne l’aident pas à terminer sa phrase. Ce n’est pas leur travail. Eux ils notent ce qu’on leur dit, ils font dire, ils ne complètent pas, jamais.
Des pas, irréguliers. Une femme, saoule aussi, qui traîne, traînée. Son ombre dans la lumière du lampadaire, déformée mais la fille semble fine, bien foutue. De toute façon ça n’est pas très imp
- …violer !
- Ok, calmez-vous un peu, on va discuter. Vous voulez un verre d’eau ?
Le bon flic est un homme d’une trentaine d’année. Ses tempes grisonnent mais c’est prématuré.
« Il a une voix grave et posée celle qu’on donnerait au type de la pub pour le conciliateur fiscal pourquoi je pense à ça maintenant moi ? »
BONFLIC : Appelez-moi Pierre.
« Comment ça, appelez-moi ? »
- C’est pas votre vrai nom ?
MECHANFLIC : Si, bien sûr que si. Calmez-vous, on va discuter.
« Il sait que plus on dit aux gens de se calmer moins ils se calment il le sait forcément ce salaud de »
- Vous êtes qui, vous ?
MECHANFLIC : Je m’appelle François. Calmez-vous (lui, semble avoir passé la cinquantaine malgré des cheveux tardivement noirs.)
- Dîtes-moi encore une fois de me calmer et je hurle.
MECHANFLIC : Cal… D’accord. On va discuter.
« Ça aussi il l’a déjà dit on va discuter très bien discutons. »
- Pourrais parler à une femme ?
BONFLIC : Je suis navré. Aucune inspectrice habilitée à recueillir votre témoignage n’est en poste en ce moment. Ça s’est passé cette nuit, n’est-ce pas ?
Attrapeparlebras/hurlepassalope/pousserlaportecochère/vitelapousserdansl’allée/t’enfaispasçavapasêtrelong/criepassalope
Elle explique d’une voix tremblante. Toutes les huit ou dix phrases, elle éclate en sanglots, ce qui exaspère Méchanflic et attendrit Bonflic (qui répète inlassablement que prenez-votre-temps-c’est-normal-vous-êtes-traumatisée ce qui exaspère encore plus Méchanflic qui de toute évidence voudrait rentrer chez lui maintenant.) Le récit dure cinq minutes à tout casser. Il n’y a, il est vrai, pas grand chose à raconter et puis c’est arrivé si vite.
BONFLIC : Vous veniez d’où ?
- D’un bar.
BONFLIC : Quel bar ?
- Le Tango.
MECHANFLIC : Vous y étiez depuis quelle heure ?
- Je sais pas.
MECHANFLIC : Vous sentez l’alcool. Vous étiez ivre ?
- Oui.
MECHANFLIC : Ça va pas nous aider. Vous aviez bu quoi ?
- C’est vraiment important ?
MECHANFLIC : Oui.
- Vodka, surtout.
MECHANFLIC : Surtout ?
- Du vin, aussi. Vous voulez la couleur ?
BONFLIC : Navré de vous poser toutes ces questions. On est obligé.
MECHANFLIC : C’est la procédure.
BONFLIC : Le protocole.
MECHANFLIC : Vous étiez habillée comment ?
Une beigne vlam !
- Ta gueule !
Dans ta tête tu entends la voix de Maman qui dit « je suis désolée » pourquoi tu entends ça qu’est ce que ta mère a à voir avec
Une beigne vlam !
- TA GUEULE !
D’accord, tu la fermes.
- Je… heu… pardon ?
MECHANFLIC : Vos vêtements, quand c’est arrivé, c’était ceux que vous portez maintenant ?
- Qu’est-ce que ça peut faire ?
BONFLIC : C’est important. Ne soyez pas sur la défensive, c’est pour votre bien.
- J’avais un t-shirt orange, une…
MECHANFLIC : Moulant ?
- Oui. Une jupe, aussi.
MECHANFLIC : Courte comment ?
- Un peu plus haute que les genoux.
MECHANFLIC : Moulante aussi ?
- Non. Pourquoi ?
BONFLIC : On doit évaluer l’éventuelle provocation.
Elle se lève, prête à partir. « Quelle provocation ? »
- Quelle provocation ?
BONFLIC : Rasseyez-vous, je vous en prie. Ne le prenez pas comme ça.
Elle ne se rassoit pas.
MECHANFLIC : On ne sait pas, vous savez. Les gens parfois font des choses parce qu’on les y incite.
Elle tremble de plus belle, la colère monte, le ton aussi.
- Attendez une min… C’est qui la victime, moi ou lui ?
BONFLIC : L’accusation-de-viol-est-très-grave-nous-sommes-juste-tenus-de-prendre-tous-les-détails-en-compte-pour-dresser-un-portrait-aussi-fidèle-que-possible-de-l’incident.
- L’incident ?
Elle se laisse tomber sur la chaise les bras ballants. Bonflic n’est pas meilleur que Méchanflic, juste mieux élevé. Il n’y a ni bon ni méchant flic. Il n’y a que deux hommes. Ils compatissent. Pas envers elle.
« Toutes des salopes, hein ? »
Un temps.
- Vous êtes sûre que vous aviez déjà vu cet homme ?
Le visage est flou et difficile à discerner mais pas inconnu mais où est-ce qu’elle l’a elle n’a pas le temps d’en voir plus elle est retournée plaquée au sol sa joue heurte le béton froid peur n’ose plus crier ça crie en dedans le poids de la brute s’effondre sur elle comme une masse c’est lourd un homme plein
- Non. Oui. Je crois.
- Vous savez qu’il risque huit ans de prison, vous ne pouvez pas le balancer comme ça parce que « vous croyez. »
- Mais je vous ai même pas donné un nom.
- On n’est pas des caves, vous savez : une description nous suffit souvent pour appréhender un individu !
- Je sais juste que c’est un type que j’ai aperçu dans les bars de nuit.
« Ils tournent autour de moi comme des prédateurs, à présent. Je suis le suspect numéro un et c’est mon interrogatoire. »
- Vous vous enivrez souvent ?
- J’ai des problèmes.
- Il semble, en effet. Vous savez, le témoignage d’une fille qui était bourrée, devant un tribunal…
- Il faut qu’on relève des empruntes. Vous portez la même culotte que durant l’agression ?
- Non, puisque je suis d’abord rentrée chez moi pour me doucher…
- On en a pourtant besoin, de cette culotte ! Il peut y avoir du sperme dessus.
- Je vous ai dit qu’il l’a arrachée, je ne l’avais plus quand…
- Même ! Ce serait bien si vous pouviez nous la ramener. Ce n’est pas raisonnable de vous être changée comme ça. Vous auriez du faire attention !
Elle baisse les yeux. Ils ont vaincu sa résistance. Elle n’a plus rien à leur opposer.
- Pardon. Je suis désolée.
Eux aussi.
- Bon. Vous allez tout lui dire à elle, maintenant.
Une main arrache ta culotte l’autre te maintient par la nuque ton corps n’est pas prêt à ce qui arrive le seul liquide qu’il produit c’est pas le bon c’est deux larmes qui coulent sur tes joues en même temps que sa bite écorche ta chair tu gémis c’est un réflexe tu as souvent simulé avec des amants médiocres pour que ça aille plus vite ça te fait penser à ça sauf que la douleur ça se simule pas c’est réel
« Elle », c’est une vieille machine à écrire. On est en 2005 et les commissariats ne sont même pas équipés d’ordinateurs, qui l’eut cru ? Des caméras de vidéosurveillance partout et pas d’ordinateurs…
L’histoire se répète pas à pas, de la main qui saisit la chair à la silhouette repue qui s’éloigne, des cris au silence, de la danse de vie au Tango à la danse de mort dans une ruelle. Tout doit être répété dans les moindres détails. Ils ne complètent pas, jamais. Ils retranscrivent mot par mot la réalité du plaignant. Tap. Tap. Tap… Et ensuite ? Tap. Tap…
Celui qui fut Bonflic répète à son tour, le viol se métamorphose en télégramme : « Je rentrais du bar le Tango où j’avais passé la nuit -STOP- j’étais ivre -STOP- Je me rendais à mon domicile -STOP- (…) L’individu m’a frappé en criant ta gueule salope -STOP- Puis il m’a plaquée au sol, a arraché ma culotte et m’a pénétré par derrière -Stop- (…) Je me suis relevée et j’ai rejoins mon domicile. »
- Oui, c’est à peu près ça. Ça fera l’affaire.
Long silence.
Elle lève les yeux vers un pistolet en plastique accroché au mur de la pièce, qu’elle n’avait pas remarqué.
Va-et-vient-et-reva-et-revient tu sens chaque à-coup qui brûle puis un râle et le liquide qui se répand en toi et c’est bizarre parce que ce liquide ça veut dire que c’est terminé et en plus ça apaise la douleur comme un baume si tu ne pleurais pas tu rirais de soulagement d’ironie cruelle d’humour noir peut-être tu restes immobile c’estfinic’estfinic’estfinic’estfini
- C’est un trophée !
- Pardon ?
- Le gun en plastique ! C’est un gars qui avait voulu braquer un tabac avec ça. Ce qu’on a pu rigoler ce jour-là !
Leur rire grossier devrait lui écorcher les oreilles mais en lieu et place, elle les contemple avec effarement, tout à fait détachée, à présent.
Ex-bonflic attrape le jouet et le pointe vers elle et mime qu’il tire en souriant.
- Si j’avais été là, tout à l’heure, voilà ce que j’aurais fait : Bam ! Bam !
Elle reste figée, incrédule.
« Il a vraiment dit ça : « Bam ! Bam ! » ? »
Un temps.
« Oui. Il l’a vraiment dit. »
- Ça devient surréaliste.
Il ne percute même pas, poursuit :
- Je l’aurais fait comme je vous le dit : je vous aurait protégée, moi ! Bam ! Bam !
« Il s’y croit vraiment, dans son western. »
- Par contre il va falloir aller à l’hôpital.
Fait du bien maintenant filer avant que cette garce ameute le quartier ou les flics de toute façon elle devait bien avoir envie de se faire tringler elles en ont toujours envie puis merde pas mon problème j’avais besoin d’un petit remontant c’est bien de changer de chatte de temps en temps c’est bon les chattes
- Comme vous avez rien trouvé de mieux à faire que de vous laver avant de venir on peut pas récupérer de sperme. Mais y’a quand même le problème du sida : faut aller à l’hôpital tout de suite pour le traitement préventif. Et puis s’ils détectent des lésions dans le vagin, ce genre de choses, ça pourra aider en cas où on choperait le type.
- Parce que, faut bien qu’on vous le dise, même si on l’attrape c’est pas gagné.
- Sauf s’il a des antécédents, bien sûr.
- Le témoignage de quelqu’un qui était ivre ça vaut pas lourd devant un tribunal.
- Alors des preuves physiques ce serait un atout.
- Ça prouverait qu’il y a bien eu contrainte.
- Parce que des mythomanes on en voit aussi beaucoup vous savez.
- Des femmes qui se vengent, aussi.
- Non pas qu’on mette votre parole en doute, notez.
- C’est juste pour vous prévenir qu’un procès pour viol, ça peut être éprouvant.
Elle lève la tête, regarde l’un, puis l’autre. Elle comprend.
- En fait, si vous l’attrapez, il sera présumé innocent jusqu’à ce que je prouve qu’il est coupable, c’est ça ? Donc je serai présumée coupable jusqu’à ce que je prouve qu’il n’est pas innocent ?
Les deux flics sourient. Elle a bien compris.
- C’est pour prévenir les abus.
- C’est pas nous qui faisons la loi, vous savez.
Il en avait déjà prise une de force, il y a longtemps, et ça ne lui avait pas déplu. Pourquoi se faire chier avec le protocole et toutes ces conneries, il songe. Il est fatigué, à présent, et puis c’est bientôt l’aube. Il va rentrer chez lui.
Elle se lève, c’est le moment de dire au revoir, de traverser la ville et d’aller faire la queue aux urgences quand elle voudrait juste s’écrouler dans son lit et dormir pendant un an.
L’épreuve de force est terminée : maintenant elle a deux bons flics en face d’elle. Le jeune la raccompagne même jusqu’au bout du couloir. Ses paroles se veulent rassurantes et sont aussi creuses qu’une fosse commune.
- Soyez forte, c’est juste un mauvais moment à passer, vous allez vous remettre, lieux-communs, formules toutes faîtes.
- Oui, c’est ça, sans doute, je sais, merci, au revoir, veuillez agréer l’expression de mes sentiments distingués.
Alors qu’elle croit s’en sortir enfin, il lui tend un rectangle de carton et un clin d’œil.
- Je ne suis pas sensé faire ça mais si vous vous souvenez de quelque chose… ou même si vous vous sentez trop seule, que vous avez besoin de quelqu’un à qui parler…
C’est sans équivoque. Elle lui plaît. Il la drague. Comme ça.
« Prend la carte, tais-toi, pars. »
- Bonne journée quand même. Et revenez nous voir bientôt, hein ?
Ainsi sont les hommes.
Il ouvre la porte de la chambre et se glisse dans le lit. Sandrine se retourne, ouvre un œil, puis l’autre.
- Tu as encore fait la nouba toute la nuit ? Tu pues l’alcool.
Il l’embrasse sur la bouche. Elle se prête au jeu dans un demi-sommeil attendri.
- Mon loulou… Quelle heure il est ?
- Bientôt sept heures.
- Dors un peu. J’emmènerai la petite à l’école.
- Fais donc ça. Tu lui diras que son papa l’aime beaucoup.
Elle sourit. Il est chenapan et il boit trop, mais il est tellement attentionné. Et il l’aime.
- Et moi, tu m’aimes ?
- Bien sûr ma chérie.
Elle se laisse couler dans ses bras. Elle aurait bien aimé faire l’amour ce matin, mais le pauvre chou n’est pas en état. Elle chuchote un mot doux à son oreille, puis se rendort pour quelques instants. Elle est heureuse qu’il soit rentré.
Ainsi sont les femmes.
Plus tard, dans l’hyperespace :
La France entière se demandera longtemps pourquoi, après avoir été déboutée par le tribunal, une jeune fille assassina quatre policiers en plein commissariat, puis retourna son arme contre elle-même ?
Faute de preuves, l’homme qu’elle accusait de viol ne pouvait pourtant qu’être relâché. Honnête père de famille, homme sans histoires, ancien gendarme de surcroît, il était hors de tout soupçon.
Interrogé sur ce massacre, un psychiatre a prononcé les mots « bouffée délirante » et « paranoïa aiguë. » Comme par hasard, on a retrouvé chez la forcenée des films tels que Baise-moi et Tueurs nés.
Tabloïde
La première fois qu’elle l’avait vu, c’était sur papier glacé. La couverture du torchon royaliste qui avait fait ses gros titres de l’accident était douce et brillante comme l’eut été le tract d’une agence de voyage. Promesses de soleil et de sable. Le baron avait été victime d’un grave accident de cheval et se trouvait entre la vie et la mort. On était dimanche matin, Laurence était tombée sur le tabloïde alors qu’elle cherchait désespérément le dernier Télérama. Depuis que le docteur Weiter l’avait quittée sans raison, ses soirées étaient si vides qu’elle avait décidé de se faire installer le câble, dans l’espoir d’échapper aux cinq canaux hertziens. De se cultiver, peut-être. Les programmes de divertissement avaient longtemps été sa drogue, jusqu’à l’écœurement. Les stars qu’elle admirait lui étaient devenues insupportables, l’humour des comiques qu’elle appréciait lui semblait accablant. D’une manière générale, elle en était venue à exécrer cette foire aux monstres où tous avaient un seul point commun : la réussite. Acteurs, chanteurs, scientifiques, spécialistes, animateurs et même stars d’un jour : ce déballage de congratulations et de paillettes écrasait Laurence sous son poids. Elle aurait aimé, elle aussi, être brillante, faire de hautes études, passer à la télé. Elle était jolie, pas non plus idiote… mais dépourvue du tempérament qui conduit au talent (ou tout au moins à sa mystification.)
A vingt-trois ans, diplôme d’infirmière en main (pourquoi pas infirmière ? Fonctionnaire, s’occuper des nécessiteux, instinct maternel…), elle était un rouage. Rouage d’une profession où elle ne se sentait pas si mal, mais qui suintait le découragement de toutes parts. Rouage du système hormonal des hommes, imprévisibles, froids, muets comme des carpes. Rouage de la famille (ton père est fatigué, ta mère imagine des choses, tu devrais parler à ta sœur, tout ça me fait du souci souci SOUCI.) Rouage de son adolescence : répétition publique, je suis Laurence je suis Laurence je suis Laurence – Laquelle ? – CETTE Laurence-LA ! – Ah…) Il y avait juste son appartement à Montmartre, son refuge au cœur du chaos, c’était déjà ça. Parfois, elle aimait penser qu’elle le quitterait un jour, pour s’installer avec quelqu’un. Pas pour autre chose, pour rien au monde. Il y avait des photographies de déserts sur les portes, comme des fenêtres ouvertes. Comme des miroirs.
Le lundi matin, elle arriva à l’hôpital avec le sourire : elle avait eu son week-end pour récupérer. L’établissement était le plus chic du secteur public à Paris, mais on n’y rencontrait généralement que des anonymes : banquiers, hommes d’affaires, avocats, héritiers…
- Vous êtes troublée ?
- Non… pas vraiment…
- J’aimerais vous inviter à dîner, pour vous remercier.
- Vous m’embarrassez.
- Vous êtes mariée ?
- Je suis infirmière.
Restaurant chic. Rouge. Noir. Le personnel est tendu, au taquet. Laurence connaît ce genre d’endroits, qui l’amusent. Elle a toujours envie, lorsqu’elle est dans un cadre guindé, de faire des choses abracadabrantes, genre Kim Basinger dans Boire et déboires. C’est stupide, et bien sûr elle ne le fait jamais. Le baron (Camille, il insiste) est à l’aise, dans son élément. Laurence est troublée, mais pas par les éléments. Elle voit un trentenaire plein aux as, qui a envie de se taper l’infirmière. Ce qu’ils se disent, pendant deux heures, n’a aucun intérêt. Pourtant, ils se quittent avec un sourire complice et elle sait qu’il la rappellera. Au moins une fois.
Deuxième partie
Camille était radieux, ce matin-là. Laurence pleurait en cachette, dans la salle de bain. Elle s’essuya les yeux, respira un grand coup et sortit. Il l’attrapa par les hanches et l’embrassa. « Anaïs est partie ? » « Oui, elle revient ce soir. »
Non, le baron (Camille, il insistait) ne voulait pas se taper l’infirmière. Il avait réellement craqué pour elle à l’hôpital. Il était romantique, il fallait qu’elle le comprenne. Le troisième soir, ils avaient couché ensemble. Elle avait utilisé son arme secrète, un certain mouvement de hanche que peu de femmes connaissent.
La quatrième semaine, il la présentait à ses parents. Elle s’attendait à un examen oral, mais la vie affective de leur fils ne les préoccupait guère.
Le troisième mois, elle quittait son travail, s’installait dans l’immense loft. Il la voulait disponible pour sa vie noctambule, il la voulait disponible tout court. Elle n’avait rien contre une vie de loisirs, sinon un peu de fierté. Juste un peu. Pas assez.
Lorsqu’elle avait rencontré Anaïs, elle avait tout de suite voulu la présenter à Camille. Il avait fallu peu de temps pour qu’Anaïs vienne vivre avec eux. Camille fournissait à Laurence une présence masculine et un amour protecteur ; Anaïs lui apportait une compréhension féminine, une complice avec qui partager cette aventure fantastique. Camille jubilait d’exhiber ses deux maîtresses devant le tout Paris. Anaïs et Laurence s’en amusaient. Laurence accédait à des lieux qu’elle n’imaginait pas, à un train de vie démesuré : rien n’était jamais trop cher pour Camille.
Elle comprit qu’elle ne pourrait jamais revenir en arrière lorsqu’elle éconduit un célèbre chanteur, qui se proposait de la raccompagner. Le chanteur était beau, jeune, doué, élégant… Laurence lui rit au nez et quitta le club au bras d’Anaïs. Elle pouvait se le permettre. Tout le mépris qu’elle avait enduré à l’école, les remarques sur son nez, sa coiffure ; puis plus tard, le désir de son corps par les hommes, parfois excitant, souvent répugnant. Elle pouvait se le permettre. Elle avait tout. Ne pensait-on pas partout que qui a tout peut tout ? Ce message subliminal était sur toutes les lèvres, dans tous les livres, sur tous les écrans du monde… mais toujours masqué en autre chose, toujours dissimulé sous des faux-semblants. Le bien, le mal, Dieu, Jean-Paul Gaultier, l’ART et mettez-moi aussi une goutte de Téléthon, vous serez gentil !
Laurence ferait comme tout le monde, elle ne dirait rien. Mais elle comptait les points.
MAMAN : Tu t’es vue ? Je ne t’ai pas élevée comme ça !
PAPA : Laisse-la en paix…
MAMAN : Je n’ai jamais été dépendante de ton père pour vivre ! Tu crois qu’il va t’entretenir jusqu’à la fin des temps, t’épouser aussi pourquoi pas ?!
JULIE : Moi, si je rencontrais un riche je ferais comme toi.
MAMAN : On t’a rien demandé ! File faire tes devoirs !
PAPA : Essaie de ne pas crier, Eléonore…
MAMAN : Ta fille me met hors de moi ! S’exhiber comme ça avec lui et cette… traînée cambodgienne !
« Au début, il faisait d’abord l’amour à Anaïs, puis quand elle avait sa dose, il venait en moi et c’est en moi qu’il jouissait, toujours. Petit à petit, il a sans doute voulu essayer autrement. Maintenant il jouit plus souvent en elle. Ça veut dire qu’il préfère lui donner son orgasme à elle. Ça veut dire que c’est peut-être meilleur avec elle. Je soupçonne qu’ils sont en train de tomber amoureux l’un de l’autre, à mes dépends. J’ai peur. Je dois en parler à Anaïs. »
« Anaïs m’a dit que c’est mon imagination. Il parait que Camille lui a dit nous aimer toutes les deux pareil. Différemment, mais autant. Elle m’a embrassé en disant qu’elle aussi m’aimait, puis elle s’est dévêtue pour prendre une douche. Sa peau mate, ses longs cheveux noirs, le sourire de ses yeux bridés… Je me suis mise nue moi aussi, et j’ai regardé. Mon corps est charmant, je suis plus grande et plus fine qu’Anaïs. Mais je comprends pourquoi Camille préfère jouir en elle. »
Troisième partie
Elle avait failli défaillir lorsque Camille lui avait demandé de l’épouser. Il avait cru que c’était l’émotion, qu’elle attendait ça depuis tous ces mois. En fait, elle n’osait plus y croire. Mais surtout, elle ne supportait plus Camille. Et pas davantage Anaïs. Pourtant, elle vivait, mangeait, dormait, couchait avec eux sans qu’ils ne s’en doutent le moins du monde. Laurence s’était enfin découverte un vrai talent : elle était une menteuse, une comédienne incroyable. Il fallait bien ça, car elle ne pouvait pas partir, pas avant d’avoir rencontré un autre homme riche. Redevenir infirmière, les trente-cinq heures, le métro quotidien, les blessures à panser, toute la misère du monde et au milieu les histoires de cul de l’hôpital… non, ça elle ne pouvait pas imaginer y retourner. Elle devait donc enfouir ses sentiments au plus profond d’elle-même.
Les enfantillages de Camille la révoltaient de plus en plus : il était capricieux, changeant d’humeur et de programme à longueur de temps. Et mondain à en crever. Ce qui l’avait fait l’adorer au début la faisait le détester. A présent elle voulait un homme mûr, s’installer à la campagne et y vivre loin du monde, dans l’opulence la plus parfaite. Elle aurait maudit Camille, mais son corps et ses mots exprimaient une affection sans borne.
- J’en ai parlé à Anaïs, elle n’y voit aucun mal tant que ça ne change rien entre nous trois.
- Toute ma vie défile devant mes yeux… j’avais d’autres projets…
- Vraiment, lesquels ?
- Je… non, c’est très… je serai ta femme. J’adorerais.
Ils se marièrent à l’église. Anaïs s’abstint d’assister à la cérémonie, mais fut de la fête et du voyage de noces.
Malgré un sentiment d’urgence de plus en plus tangible, il fallut à Laurence quelques mois pour mettre au point le stratagème parfait. Après mille et une hésitations, le scénario sado-masochiste fut élu meilleure méthode. Il ne fut pas difficile d’obtenir des deux autres qu’ils s’essaient à ce genre de pratiques. Après tout, même à trois on finit par avoir envie de nouveauté. Anaïs éclata de rire en voyant les accessoires : menottes, fouet, ficelle, et ce pistolet pour enfants. Elle déballa le jouet en riant : sur la boite il y avait écrit « réplique parfaite. » Elle soupesa l’objet et le braqua sur Camille avec un sourire malicieux. Laurence, qui avait imaginé un scénario plus complexe, sauta sur l’occasion sans réfléchir : « Vas-y, tire. » La balle percuta Camille en plein cœur, il s’écroula immédiatement. Le pistolet tomba au sol. Anaïs resta tétanisée, le regard parfaitement incrédule. Laurence se précipita sur l’arme. Anaïs eut juste le temps de comprendre avant de recevoir une balle dans la tête.
« C’est dans le loft du baron Camille d’Antignac, dans la nuit du 8 au 9 décembre, que s’est produit le drame. Anaïs Panh, concubine du baron et de son épouse dans une union pour le moins insolite, a tiré à bout portant sur celui-ci, avant de retourner l’arme contre elle-même. Tout cela sous les yeux épouvantés de l’épouse. « Nous aimions profondément Anaïs, a déclaré Mme d’Antignac, mais nous sentions qu’elle n’était plus elle-même depuis quelques temps. Elle devenait possessive avec moi, me parlait de partir toutes les deux. Je crois qu’elle a compris que jamais je ne quitterais Camille et que ça l’a rendu folle… Il y avait la drogue, aussi. » La police a en effet relevé des traces de cocaïne dans les corps de l’assassin et de la victime. »
Quatorze millions d’euros, à peu de choses près. Laurence s’offre la cuite de sa vie dans l’appartement qu’ils ont partagé. Son regard se pose sur une photographie qui est sur le buffet du salon. Elle, Anaïs et Camille, au début. Elle lit la joie de vivre dans les six yeux. Elle se souvient et fond en larmes une minute, peut-être deux. Puis elle respire un grand coup et sort de l’appartement. Elle se dit qu’elle préfère respirer un grand coup et sortir maintenant, que lorsqu’elle s’enfermait dans la salle de bain pour pleurer. Elle se jure d’oublier jusqu’au plus petit détail de ce que fut son bonheur avec eux. A ce prix seulement, elle sera libre. Elle va peut-être vomir, à présent.
Quatrième partie
Les menottes lui rappelèrent celles qui accompagnaient le fouet et le pistolet.
Le flic ressemblait à Brad Pitt.
L’intérieur de la camionnette ne ressemblait à rien.
Pas plus que sa cellule, la cantine ou la cour. Pas plus que le tribunal.
Son avocat la rassura tout de même : elle écoperait de perpétuité, ferait cinq à huit ans avec un bon comportement. Ces années seraient longues mais finalement, à trente ans peu ou prou, elle aurait la vie devant elle pour profiter de l’argent qu’elle avait dissimulé in extremis. Un million d’euros que les d’Antignac ne retrouveraient jamais. De quoi vivre comme une reine dans certains pays.
La vraie frustration, finalement, était la manière dont elle était passée du statut de veuve éplorée à celui de suspecte. Tout ça à cause d’une photographie idiote, prise par un paparazzi au moment où elle se croyait seule… Le même torchon où elle avait vu Camille le jour précédant leur rencontre, ce même torchon provoqua sa perte. Il publia en couverture la veuve jubilant sur le cercueil de son défunt époux. La foule médisante se contenta de ricaner. L’inspecteur Talamoni, lui, prit tout ça très au sérieux. Les rapports d’autopsie furent ré-étudiés, les clichés des corps aussi. La supercherie éclata au grand jour, une bête histoire d’angle de tir. Pourtant, Laurence avait vraiment collé le flingue sur la tempe d’Anaïs.
- Tu feras quoi, toi, quand tu seras dehors ?
- J’essaierai de trouver du boulot, je suppose. J’ai un diplôme de secrétariat, tu vois… J’irai à Lille, où il y a mes parents, je ferai de longues ballades… La mer est magnifique vers chez moi. Tu connais le Nord ?
- Non.
- Et toi ?
- Et moi, quoi ?
- Dehors ?
- J’oublierai cette tôle de merde, et j’irai dans un endroit chaud et moite. Je me paierai une belle maison sur la plage, je voyagerai, je vivrai toutes les passions que j’ai à vivre… Ensuite j’aurai peut-être des enfants. Je leur donnerai tout ce que je n’ai pas eu. Beaucoup d’amour, une éducation ouverte, et surtout je leur ferai le cadeau d’aimer leur père.
Elle se lève, le regard dans le vague, et sans un mot de plus se met à marcher tranquillement dans la cour de la prison. Le ciel est gris, mais elle se voit déjà profitant de la vie à pleines dents. Libre. Riche. Encore jeune et belle… Huit ans, ça peut passer vite…
Elle entre dans le bureau du médecin de la prison et s’étonne de voir le directeur de l’établissement lui tendre la main. Le docteur Cheng les invite à s’asseoir et allume une cigarette. Il en offre une à Laurence, qui bien sûr refuse puisqu’elle ne fume pas. La présence du directeur indique que quelque chose d’important va se passer. Laurence se souvient avoir lu que certains détenus sont libérés, enfin hospitalisés, pour problèmes de santé. Elle espère que ce n’est rien de grave.
- Monsieur le directeur souhaitait être présent… Cette convocation fait suite au don de sang que vous avez effectué il y a une semaine.
- Un acte très généreux, dont je vous félicite, Madame.
C’est donc ça ! Elle avait fait ce don en vue d’améliorer sa « côte de bonne conduite. » Si le directeur la convoque pour la congratuler, c’est très bon !
- Je dois vous annoncer une nouvelle qui me…
Le médecin sourit bizarrement en prononçant ces mots. Laurence se souvient avoir lu que les Chinois sourient parfois lorsqu’ils sont embarrassés ou gênés. Pourquoi serait-il gêné ?
- Les examens montrent que… vous avez… vous êtes séropositive.Laurence se souvient avoir lu que l’espérance de vie moyenne d’un séropositif français était de huit ans. Elle lit beaucoup depuis son incarcération. Elle qui n’ouvrait jamais un livre…
Ce que font les morts
Elle se nomme Mélanie. Elle pourrait se nommer autrement que, ce soir, ça ne ferait aucune différence. Ses yeux brillent presque dans le noir. Jean déchiré, t-shirt blanc un peu crade. Un piercing dans la narine gauche : une petite pointe. Un autre au nombril : une petite boule. Elle est comme ça, en vrai : piquante en façade parce toute ronde en dedans. Sauf qu’elle s’est prise au jeu et qu’elle se ment à elle-même depuis longtemps. Elle titube, elle veut partir d’ici : les drogues n’ont rien fait. Enfin si, elle est défoncée c’est clair, mais ça ne s’est pas arrêté. Elle titube, puis court, loin dans les champs. Elle a beau s’éloigner, dans sa tête ça continue : boomboomboomboom. Elle trébuche et tombe par terre. Son visage touche le sol. Devant ses yeux qui ne s’étonnent plus de rien, de très grosses fourmis portent de minuscules corps humains sur leurs dos. Des cadavres, décharnés. Si seulement ça pouvait être la drogue.
Retour en arrière. Cinq jours plus tôt. Tu te nommes Mélanie. Tu l’affirmes haut et fort, c’est important, c’est un des fondements de ton identité. Tu as vingt ans, ce qui à tes yeux est déjà une vie entière. Il y a des moments où tu as l’impression d’en avoir soixante, soixante-dix, quatre-vingts, deux cent… L’enfance, cette interminable aventure où tout a une importance démesurée, vient à peine de toucher à sa fin. L’enfance, l’enfer. Tu as été objet trimbalé ballotté papa maman école papa maman école. Lorsque tu as pu te donner aux garçons, ça a été une libération. Enfin tu pouvais choisir ! Alors tu t’es donnée, et pas à moitié ! De toute façon il faut bien : un garçon sur dix à tout casser est apte à te procurer du plaisir. Si tu restes avec eux, ces abrutis ne peuvent pas s’empêcher de tomber amoureux (les cons ! après ils sont insupportables.) Donc, le seul moyen, c’est de coucher avec tout plein. Comme ça, de temps en temps c’est bien. Et des fois même, c’est très bien. Bref, de toute façon c’est pareil avec tout, on pourrait en faire un slogan : la vie, jetable. Il faut payer le loyer, donc changer de petit boulot régulièrement. Quand tu ne parviens pas à te faire virer pour absences ou insubordination, tu démissionnes : hors de question de t’encroûter dans un job plus de quelques mois. Pareil avec les amis : neufs, ils sont géniaux, puis au bout de quelque temps, ils se lient et c’est toxique. Ou alors, tu commences à voir un peu trop leurs défauts et franchement, ça ne peut que mal tourner. Et puis, la défonce pourrit toujours tout, des sales histoires à n’en plus finir…
« Je sortais du Trash Palace. Le groupe de punk m’avait défrisé, mais le DJ après, putain quel ennui ! Cold-wave, indus… tout une musique de vieux ! Ça m’a gavé alors j’ai décidé de rentrer. Dehors c’était… enfin… vous savez comment c’est la rue du Faubourg à c’t’heure… Dealers, travellers, poivrots et tutti quanti, la bonne vieille zonasse. Y’en a deux ou trois qui m’ont sifflé, mais j’ai tracé. M’impressionnent plus depuis un bail, ces types.. Bref, je marchais quand le gars y m’a coincée devant une porte d’immeuble. Grand, black, beau gosse, enfin vous l’avez vu : même s’il était amoché vous savez la gueule qu’il a. Une voiture de vos collègues venait de passer. Le prenez pas mal, mais des fois on se demande où vous êtes quand ça part en suce… Enfin bon, toujours est-il que le black m’a attrapée par le bras et tirée dans l’allée de l’immeuble. J’ai halluciné parce qu’il était bien habillé. Un violeur en costard, c’est pas commun. Bien sûr, j’ai crié. Mais Paris à trois heures du mat’… qui vous voulez qu’y se bouge quand quelqu’un crie. Ça crie à tous les coins de rue, de toute façon. Bref, y m’a plaquée contre le mur en me disant qu’y fallait pas avoir peur. Je lui ai dit que si y voulait tirer son coup, c’était pas la peine de me brutaliser, qu’il me plaisait et qu’après tout, pourquoi pas ? Oui, ben oui, ça m’arrive. Vous connaissez le dicton : une bite c’est une bite. Mais c’était pas ça qu’y voulait, non ! Y m’a dit qu’il devait me refourguer un truc, pour s’en libérer avant de partir. Oui, oui, exactement ces mots-là : « avant de partir. » De toute évidence, il avait calculé son coup. Y s’est même excusé de me mettre dans le pétrin, mais qu’il pouvait pas faire autrement, que je comprendrai plus tard. Oui, exactement ces mots-là. Puis il m’a refilé le cahier, celui que je vous ai donné, et il a couru dans les escaliers. Je suis ressortie complètement ahurie. J’avais encore le cœur qui battait du flip du départ, et c’est là qu’y s’est crashé sur la twingo. La suite, vous la connaissez : vous avez débarqué, et voilà. Non, j’avais jamais vu ce gars-là, juré. Oui, bien sûr, un canon comme ça : je m’en serais rappelé. »
Le souvenir suivant, c’était son réveil le lendemain matin, complètement fracassée et surtout il était bien trop tard. Troisième fois qu’elle ratait le début du service. Bon, ça ferait un licenciement de plus, voilà tout. Rien de grave, vraiment. L’image du black écrabouillé sur la twingo lui revint d’un coup. Quel manque de classe ! Tant qu’à s’écraser lamentablement sur une caisse, il aurait pu choisir sur une BM ou une safrane… Puis elle se souvint du cahier. Qu’est-ce que ça pouvait bien être ce machin-là ? Est-ce qu’il s’était tué à cause de ça ? Est-ce que ce cahier contenait des informations dangereuses, du genre dont il vaut mieux se débarrasser ? Des tas de gens l’avaient vu entrer avec le type et ressortir ensuite… Non : si elle avait été en danger les keufs le lui auraient dit. C’est dingue, elle était restée en contemplation devant le cadavre jusqu’à-ce qu’ils arrivent, puis elle leur avait donné le bouquin sans même regarder à l’intérieur. A présent, curiosité oblige, elle regrettait. Elle se leva, trébucha sur une canette, se fit très mal au genou et termina son trajet en pestant. Le studio était jonché de linge sale, cendriers pleins, bouteilles vides et autres raffinements. Il faudrait qu’un jour elle se décide à faire le ménage ! Elle allait lancer un café quand elle le vit. Le cahier. Ce foutu cahier était posé sur son sac comme si elle était rentrée avec. Elle scruta l’objet : elle l’avait à peine aperçu la veille, mais pas de doute : c’était bien le même cahier. Bordel de Dieu qu’est-ce qu’il foutait là ?! Elle prit l’objet presque avec méfiance, comme s’il allait lui sauter au visage, et l’ouvrit. Des photos de femmes, que ça, collées sur les pages. Certaines en noir & blanc, d’autres en couleurs, pas un mot d’écrit, juste ces portraits de femmes. Oh, rien de pornographique : c’était plutôt des mises en scènes très sophistiquées. Il s’en dégageait une ambiance franchement glauque, pour ne pas dire morbide. Qu’est-ce que ça pouvait bien être que ce bor… Hé ! A bien y regarder, ce n’était pas des femmes mais une femme. Maquillée, perruquée, prothèsée, certes, mais bel et bien le même visage. Comment une seule femme pouvait-elle se métamorphoser ainsi ? Cadavre, créature, jeune fille, femme voilée, fantôme, fantasme… Mélanie s’arrêta longuement sur chaque page. Malgré l’ambiance morbide, genre film de David Lynch, le modèle avait quelque chose de profondément érotique, même sur les photographies où elle semblait morte. Surtout sur les photographies où elle semblait morte. Mélanie était comme aspirée par les portraits. Sur certains clichés c’était une femme superbe, sapée années cinquante. Sur d’autres c’était un monstre repoussant, fausses dents et grimaces incluses. Mélanie goûta chaque détail de chaque image, chaque détail de chaque visage. Assise par terre, elle feuilleta, feuilleta, il y en avait bien pour cinquante ou soixante pages. Lorsqu’elle leva la tête en se disant qu’il allait quand même falloir prendre une douche et sortir, elle se rendit compte que le soleil était en train de décliner. Il y avait un problème. Elle attrapa son portable pour voir l’heure : vingt heures trente. Vingt heures trente ? Elle était certaine qu’il était midi et quelques lorsqu’elle avait émergé. Comment aurait-elle pu passer huit heures à regarder ce cahier ? A tout casser, ça faisait une demi-heure que… Pourtant le soleil était témoin : c’était le soir. Et elle mourait de faim.
La nuit est tombée, tu as perdu ton job & la journée, mais en un sens, que des bonnes nouvelles : tu n’aimais pas ton job et tu n’as jamais aimé la journée. La nuit est ton domaine, ton monde, ton élément. Tu sors dans la rue agitée, Paris est en effervescence. Bien sûr. Paris est toujours en effervescence. Pas grand chose à faire et ces photographies qui dansent dans ta tête. Tu achètes une canette de 8,6° pour les en chasser, que tu vas boire sur les rives du canal Saint Martin. Depuis deux ans, le canal est devenu le squat à la mode pour jeunes parisiens. Un squat en plein air assez branchouille, mais qui, comme tout squat en plein air, attire aussi racailles et cramés de tout poil. Tu as l’habitude, lorsque tu n’as rien à faire, de t’asseoir et d’attendre : un ou deux gros lourds viennent te brancher, puis tôt ou tard, quelqu’un que tu connais passe par là. Ou alors c’est un groupe de freaks quelconque, croisé en teuf, auquel tu te joins. La 8,6° commence à faire son effet et tu regardes l’eau noire en sentant tes neurones s’exciter tout seuls. Tu observes l’eau et l’eau semble vivante. Tu as même l’impression qu’elle murmure quelque chose à ton oreille, une sorte d’incantation. Tu aperçois des visages dans le reflet des lampadaires. Ils apparaissent et disparaissent aussitôt, sinistres et bouffis. Il y a des gens dans le canal. Des dizaines de gens, peut-être des milliers, il y a…
Ensuite tout va très vite : tu coules comme une pierre, les corps flottent autour de toi, les bras s’agrippent à ta chair, l’air entre à nouveau dans tes poumons, tu entends les cris affolés et tu t’écroules inerte, trempée, bouleversée. Une foule se presse tout autour et pose des millions de questions à la fois pour savoir ce qui s’est passé. Rien, il ne s’est rien passé du tout. « Elle est tombée ? Elle a voulu se tuer ? Un malaise ? Mademoiselle ? Vous allez bien mademoiselle ? » Le garçon qui a plongé pour te sauver repousse la foule pour te donner de l’air. Tu bredouilles, bêtement : « J’étais en train de me noyer ? » « Oui. Tu ne l’as pas fait exprès ? » « Non. Enfin… je crois pas, non. » Tu ne comprends rien, c’est le cas de le dire. « Tu veux pas me raccompagner ? »
Jérôme était pas mal. Il avait l’air gentil en tout cas. Je l’ai emmené chez moi et on a discuté autour d’une bouteille de whisky. Il était étudiant en japonais, à cause des mangas, y m’a expliqué. On a parlé de nos vies, de trucs assez persos pour une première rencontre. L’alcool m’est monté à la tête et je me suis mise à pleurer. « Je veux pas vivre ici ! » je criais. Jérôme essaya de me réconforter : « Si tu faisais un peu de rangement, l’endroit serait… » « Je parle pas de mon studio, idiot ! Je veux pas vivre dans ce monde. » Ça me prend comme ça, des fois, ce genre d’angoisses, quand je suis dépouillée. Je trouve le monde affreux, les gens cruels et indifférents. Pour faire de la psychologie à deux balles : ma carapace craque. Je ne peux plus vivre sur une planète ou les gosses crèvent de faim et se font défoncer à tour de bras, où les gens se mettent en colère pour tout et n’importe quoi, où il y a les guerres, toute cette merde ! D’habitude je m’en fous, mais au fond ça bout, et des fois ça craque, de temps à autre. J’ai embrassé Jérôme en chialant et on a fait l’amour. C’était nul. Il voulait dormir là mais je l’ai foutu dehors. Ceux qui m’ont vue dans cet état, après je supporte plus leur présence. J’ai fait des cauchemars toute la nuit, je marchais dans un endroit bizarre, et régulièrement une des femmes des photos me poursuivait. Elles me foutaient les foies, toutes. Si elles m’attrapaient, je savais que je mourrais. Le lendemain j’ai zoné en ville, sans but, pendant des heures. J’observais les gens et ils me paraissaient tous malsains, comme si je devinais leurs pires secrets. J’ai croisé un fou, aussi, qui m’a grave terrifié. Il marchait dans le sens opposé du mien, un vieux type, bossu, avec des yeux déments. Il tenait une plume à la main et quand on s’est croisé, il me l’a tendue en me violant du regard. C’est exactement ce que j’ai ressenti. Je suis certaine qu’il essayait de rentrer dans ma tête, de me contaminer avec sa démence. Je me suis pas arrêtée, j’ai tracé avec mon cœur qui battait à deux cent. Le soir j’ai bloqué devant la télé et c’était comme pour les gens dehors : je lisais entre les lignes. Obispo causait de son dernier album, mais j’entendais autre chose : il racontait ses frasques sexuelles les plus tordues. Sarkozy parlait des banlieues mais en fait il disait qu’il aurait le pouvoir à n’importe quel prix. Drucker posait des questions à un invité et moi je l’entendais cracher que le monde de la télé était devenu lamentable et dépourvu de valeurs. Tout ça était vraiment trop bizarre. Qu’est-ce qu’y m’arrivait tout d’un coup ? J’ai feuilleté le cahier avant de pioncer. J’ai pas pu m’en empêcher, j’avais le sentiment que ce foutu bouquin était en train de me changer. Je savais pas en quoi ni comment. Je savais même pas si je voulais changer mais j’avais pas l’impression d’avoir le choix.
Il faut sacrifier encore au rituel Assedic/ANPE. Elle est rôdée à la démarche et elle s’y prête volontiers. Elle arrive aux Assedics à quatorze heures, explique son cas, va attendre là où on lui dit avec son ticket. Numéro 734. On en est au 721, il y en aura au moins pour une heure. Une femme sans âge s’assoit à coté d’elle. Elle pue, c’est quelque chose ! Mélanie sent que la femme la mate du coin de l’œil et c’en est d’autant plus gênant. Elle finit d’ailleurs par la contempler ouvertement.
- Quoi ? Qu’est-ce qu’y a ?
- Vous ressemblez à ma fille, Mélanie.
- Tiens, c’est drôle, je m’appelle Mélanie aussi.
- Ma fille est morte.
- Oh… Je suis désolée.
- Vous ne devriez pas. Elle l’avait mérité.
- Vous l’aimiez pas ?
- Si. Mais c’était un monstre. Elle buvait, vous savez.
- Je bois aussi. Ça fait pas de moi un monstre.
- Vous avez brûlé vifs votre mari et vos enfants ?
- …
- Ma fille a fait ça. Elle les a attachés, elle a versé de l’essence sur eux et elle a craqué une allumette. Ensuite elle est venue chez moi, elle m’a tout raconté et elle s’est jetée par la fenêtre.
- Ça a du être terrible.
- Oh, j’ai pas cherché à l’en empêcher, vous savez.
- Parce qu’elle avait tué vos petits enfants ?
- Non. Parce qu’elle a dit que c’était de ma faute. Parce que j’avais brûlé ses poupées quand elle avait cinq ans et que je l’avais obligée à regarder.
- …
- Vous allez mourir, vous aussi.
- Pardon ?
- Vous ressemblez à ma fille. Vous portez son nom. Vous buvez. Vous allez sauter par la fenêtre, très bientôt.
Mélanie est furieuse. Elle se lève et va s’asseoir à coté d’un reubeu. Elle se retourne : la femme a disparu. Il s’est passé, quoi ? Vingt secondes ? Où a-t-elle pu… ?
- Ça t’arrive souvent, de parler toute seule ?
C’est le reubeu qui la toise.
- Qu’est-ce que tu racontes ? Je parlais pas toute seule. Y’avait une femme juste là, à coté de moi, elle vient de partir !
- T’es complètement frappée, ma parole.
Mélanie hallucine, mais reste muette. Pas la peine d’en rajouter. On finit par l’appeler. Elle est reçue par un homme d’une quarantaine d’année. Ses cheveux sont gris, sa peau est jaune. Ces conseillers Assedic sont d’une laideur, songe-t-elle.
- Alors, qu’est-ce qu’y vous amène ? Elle est bonne la merdeuse.
- Quoi ?
- Expliquez-moi votre cas. Je me ferais bien sucer par cette salope.
- Espèce de porc !
- Pardon ? Qu’est-ce qu’y vous prend ? Elle est tarée ou quoi ? J’ai rien dit !
Mélanie réalise qu’elle a entendu autre chose que ses paroles. Etait-ce ce qu’il pensait ou perd-t-elle les pédales ? Elle est très gênée, s’excuse, bafouille son cas. L’homme paraît fort mécontent mais il traite son dossier comme il se doit. Elle n’entend plus ses « pensées » (ou quoi que cela ait pu être) pendant le reste de l’entretient. Elle repart embarrassée.
Tu n’es pas folle. Alors pourquoi perçois-tu ces choses ? Et pourquoi devines-tu dans les ruelles sombres des ombres qui sont là sans y être ? Pourtant tu n’es pas folle. Non, tu n’es pas folle. Mais à présent tu attires ceux qui le sont. Dans les rues de Paris ils sont des milliers à parler seuls, à divaguer à haute voix sous le regard gêné des passants. Personne ne s’occupe d’eux, personne ne les aide ni ne les surveille, on les laisse juste errer dans nos rues. Tu songes que Paris est devenu un tel hôpital psychiatrique que l’on ne se rend même plus compte qu’ils sont de plus en plus nombreux. Peut-être bientôt seront-ils majoritaires. Pourquoi, alors, est-ce que certains te semblent parler à des gens qui sont bel et bien là ? Et pourquoi les rues te paraissent-elles soudainement bien plus encombrées qu’avant. Tout un tas de gens en plus que d’habitude, tu en es certaine. Leurs vêtements rapiécés et démodés, leurs regards vides, les gestes répétitifs, saccadés, désincarnés. Tous ces gens n’étaient pas là autrefois. Qui sont-ils ? Que font-ils ? D’où viennent-ils ? Etaient-ils absents jusqu’alors, ou seulement invisibles ? L’appartement en face du tien est vide depuis des mois. Alors pourquoi, cette nuit-là, y discernes-tu des silhouettes en train d’aller et venir ? Lasse, tu somnoles, tu t’endors, jusqu’à ce qu’un bruit t’arrache à Morphée. Qui est-ce qui gratte derrière ta porte ? Tu as bien trop peur pour aller voir. Pas bien réveillée, tu appelles ton amie Fatiah. C’est à elle que tu penses, tu ignores pourquoi, comme étant susceptible de t’aider. Tu lui expliques que tu es en train de perdre la boule, et elle ne te croit pas. « Tu picoles trop, c’est tout. » Elle consent pourtant à te rendre visite. Tu l’attends en feuilletant le cahier, et en songeant que toutes ces femmes existent. Que ce n’est pas vraiment la même personne déguisée, mais la captation d’êtres réels. Fatiah arrive, et elle a vraiment pas l’air dans son assiette. Tu lui parles pendant des heures, et elle se contente de te regarder sans te voir. Tu la secoues : « Qu’est-ce que tu as, bon Dieu ? » « Pourquoi tu m’as dérangée ? J’étais bien là où j’étais. A présent je vais être coincée ici. » « Qu’est-ce que tu racontes ? Où tu étais ? » « Dans mes souvenirs. C’était mieux. » Puis soudain ça te revient en pleine gueule, d’un coup ! Fatiah est morte il y a deux ans, d’une overdose. Pourquoi l’avais-tu oublié ? Comment est-il possible que tu l’aies oublié ? Tu deviens livide et tu sors en courant de chez toi. Tu vas te réfugier dans un bar où l’on te sert suffisamment d’alcool pour t’y noyer. Tu en repars complètement raide, tellement raide que tu t’endors sur un banc. Un homme te réveille en te secouant. « C’est mon banc. » « Huh ? » « C’est mon banc, qu’est-ce que tu fous sur mon banc ? » Un clochard, de toute évidence. Aussi défoncé que toi semble t’il. « Je dormais ? » « C’est mon banc. Qu’est-ce que tu fous sur mon banc ? » Tu te lèves péniblement et tu lui dis de s’asseoir. Le clochard ne bouge pas, il continue de regarder le banc. « C’est mon banc. Qu’est-ce que tu fous sur mon banc ? » Tu as tellement mal au crâne. Ce type t’énerve. « J’y suis plus, sur ton putain de banc, prends-le ! » « Lève-toi, c’est mon banc. » Tu te dis que ce foutu clochard est vraiment débile. Tu t’éloignes et te retournes au bout de dix pas : il n’a pas bougé. Comme ta tête tourne de plus en plus, tu t’assois contre un arbre, et tu observes le poivrot qui continue à parler au banc. Deux pétasses s’y assoient peu après, ignorant totalement la présence du clochard. Tu comprends qu’elles ne le voient pas, et ça te fout tellement mal que tu gerbes tout ce que tu as dans le ventre. Les pétasses se lèvent et viennent vers toi. « Ça va ? » Tu n’es pas en état de répondre. « Oh putain, qu’est-ce que t’as bouffé ? » « C’est dégueulasse ! » Elles partent avec une mine écœurée. Tu regardes la flaque de vomis : un mélange d’alcool, de pâtes et… Tu vomirais une seconde fois si tu pouvais ! Il y a une souris morte, rongée par tes acides gastriques mais entière, au milieu du reste. Lorsque tu parviens à rejoindre ton immeuble, tu trouves un corps allongé au sol, dans une mare de sang, en dessous de ta fenêtre. Tu veux l’ignorer mais tu es irrésistiblement attirée. Tu te penches et tu reconnais le visage de Fatiah, ensanglanté. Ses yeux grands ouverts fixent le néant. Tu es bouleversée. Fatiah, alors, n’était pas morte ? Comment un mort pourrait-il se…? « Tu… fais… chier… » Le cadavre parle ! « Fatiah ? » Sa tête se met à trembler. « Pourquoi… m’avoir… dérangée ? » « Je savais pas, je savais pas, je… » Comme le corps tout entier s’agite de spasmes, tu cours jusque chez toi et tu t’enfermes à double tour.
Nuit noire. Hangar désaffecté. Boomboomboomboom. Sound system. Si seulement ça pouvait être la drogue… Je reste comater un long moment sur l’herbe.
J’ai jamais trop cru aux fantômes, ça non ! Il y avait bien les histoires de Mamie quand j’étais petite, sur cette maison où elle avait habité pendant la guerre. Elle et son mari entendaient des bruits, il y avait des objets qui changeaient de place dès qu’ils avaient le dos tourné, ils auraient même entraperçu une silhouette de temps à autre. Mamie n’était pas du genre à inventer des trucs et elle avait toute sa tête. Quand j’étais gosse ça me foutait les foies ces histoires, puis ensuite je me suis dit qu’il devait y avoir des psylos dans le pain du village ou un bordel comme ça. J’ai jamais trop cru aux fantômes. Mais depuis quelques jours je vois de telles choses… Je suis allée à la free-party sans trop savoir pourquoi, parce qu’on m’y avait invitée. Parce que je voulais voir si ça continuerait malgré les drogues. Je me suis mis un trip et un taz et ça n’a rien changé. Je suis perchée et à la fois très lucide. Est-ce parce que j’ai l’impression d’être sous acide depuis des jours ? Hier j’ai apporté le cahier de photographies à Sonia, une fille que je connais qui est étudiante en bio. Je lui ai dit que je voyais des trucs pas normaux depuis que j’avais touché le bouquin. Que peut-être c’était comme dans Le nom de la rose, qu’il y avait sur les pages un produit qui passait dans la peau, qui rendait dingue. Sonia était sceptique mais elle a dit que ces photos lui disaient quelque chose, sans se souvenir quoi. Elle a quand même promis d’analyser le papier. Le problème, c’est que quand je suis rentrée chez moi, ce foutu cahier était posé sur mon lit. J’ai appelé Sonia et en effet, il n’était plus là où elle l’avait mis. Est-ce que le seul moyen de le refourguer à quelqu’un d’autre c’est de me tuer ensuite, comme le black ? Je repense à ce que m’a dit la femme aux Assedics : « Vous allez sauter par la fenêtre, très bientôt. » Je veux pas sauter par la fenêtre. Je veux pas je veux pas je veux pas.
Le lendemain, Sonia rappelait Mélanie. Celle-ci était en pleine descente de trip et regardait des ombres bouger sur son mur, en se demandant si c’était la drogue ou les effets du cahier. Elle décrocha et prononça un « allô » hagard. Sonia se souvenait où elle avait vu certaines de ces images : c’était le travail d’une photographe américaine du nom de Cindy Sherman. Sherman était très célèbre, ajouta-t-elle, et vivait à New York. Mélanie passa le reste de la journée enfermée chez elle, incapable de faire quoi que ce soit, s’interrogeant sur cette Cindy Sherman. Peu après la tombée de la nuit, elle eut le sentiment qu’il y avait quelqu’un derrière sa porte. Elle jeta un œil par le judas : un homme livide se tenait debout, immobile, de l’autre coté, face à la porte. Elle l’observa plusieurs minutes. Il ne fit pas un mouvement. Pas un. Ses paupières ne clignaient même pas. Mélanie se réfugia sous sa couette en tremblant. Il lui restait environ mille cinq cent euros à la banque : elle partirait à New York le lendemain pour rencontrer cette photographe. Il fallait qu’elle comprenne ce qui lui arrivait.
Vingt-quatre heures plus tard, elle était dans l’avion, avec un sac à dos contenant quelques vêtements et le cahier. Il lui fallut trois jours pour convaincre l’agent de Cindy Sherman d’arranger un rendez-vous. Son anglais était meilleur qu’elle ne l’eut pensé. Durant ces trois jours, elle explora les rues de la big apple. New York était peuplée d’êtres improbables : certains avaient deux têtes, d’autres huit bras, d’autres n’étaient que des troncs qui s’agitaient au sol. Pour quelque raison, les créatures qui hantaient cette ville étaient bien plus bizarres que celles de Paris. Pour autant, elles se comportaient de la même manière, répétant des phrases et des gestes apparemment vains. Elles étaient toujours invisibles aux yeux des gens normaux. Seuls Mélanie et les fous, très nombreux, percevaient leur présence. Les créatures savaient que Mélanie les voyait, et ça les excitait. Mélanie comprenait petit à petit que ces êtres souffraient qu’on ne s’intéresse pas à eux. Ils avaient besoin d’attention. Un petit garçon avec un sac en papier sur la tête la suivit partout pendant une demi-journée, en lui demandant à manger. Mélanie lui offrit un sandwich, et il semblait que le petit garçon ne le vit même pas. Elle essaya des frites et une glace, mais le petit garçon n’y touchait pas, continuant à réclamer. Exaspérée, Mélanie arracha le sac en papier de la tête du garçon. Celui-ci poussa un hurlement tel qu’elle n’en avait jamais entendu, et quant à ce qu’elle vit… Elle s’évanouit.
Elle revint à elle peu après, secouée par des passants inquiets. Plus tard ce jour-là, elle songea que ces êtres ne pouvaient pas assouvir leurs besoins, quels qu’ils furent. Il était même possible qu’ils ne le veuillent pas. Simplement, ils ne pouvaient s’empêcher de désirer la vie qui ne leur appartenait plus et, à cause de ce désir premier, ils exprimaient toutes sortes de désirs superficiels. L’expression de ces désirs masquait leur non-existence. Elle donnait un sens à leur temps. Mélanie comprenait tout cela. Pour autant, leur présence persistait à l‘oppresser. Elle savait désormais qu’ils ne lui feraient rien, qu’ils ne pourraient rien lui faire. Ils n’en étaient pas moins comme des microbes psychiques, dont elle craignait la contamination. Ils n’en étaient pas moins le reflet de la mort. Et si la mort était un pareil désespoir, pire encore que la vie, plus solitaire, plus sombre, plus triste… Alors que pouvait-elle espérer ? Elle était terrifiée, non plus par ce qu’ils étaient mais par l’avenir qu’ils représentaient. Elle ne pouvait dès lors que sombrer rapidement dans une démence froide et confuse, qui la réduirait à faire la manche en gémissant des paroles apocalyptiques, qui la conduirait à l’asile ou au cimetière.
Tu es assise dans le coffee-shop depuis au moins une heure, et ton cœur bat la chamade. Viendra-t-elle ? Et si elle vient, que se passera-t-il. Tu rumines ainsi ton anxiété lorsque, surgi de nulle part, un visage rieur te demande si tu es Mélanie. Tu acquiesces, et la femme s’assoit.
- So, what is it all about? You've got something that’s mine? [Alors, de quoi s’agit-il, tu as quelque chose qui m’appartient ?]
- Yeah, actually i do. [Oui, en fait oui.]
Tu sors le cahier de ton sac et le lui donne. Elle le feuillette avec un sourire. Tu es fasciné par ce visage : tu l’as tant contemplé depuis une semaine, grimé, maquillé, perruqué. Et là, il est devant toi, naturel, les yeux pétillants. Cette femme d’une cinquantaine d’année respire l’enthousiasme, la spontanéité d’une jeune fille. Tu es séduite au point que tu pourrais tomber amoureuse.
- So funny you got this… I gave it to a french artist like, what? Ten years ago? How d’you get it? [C’est drôle que tu aies ça… Je l’avais donné à un artiste français il y a, quoi ? Dix ans ? Comment l’as-tu eu ?]
- A black guy gave it to me, then jumped from the fifth floor. [Un black me l’a donné avant de sauter du cinquième étage.]
- What?! [Quoi ?!]
- I swear it’s true. Was it the guy you gave it to? [Je jure que c’est vrai. C’est à ce type que vous l’aviez donné ?]
- No, no. I gave it to a woman, an artist, i told you. Her name was Nathalie or something. [Non, non. Je l’ai donné à une femme, une artiste, je t’ai dit. Elle s’appelait Nathalie ou quelque chose.]
- Never heard of her. [Jamais entendu parler.]
- No, i guess you haven’t. So... How come you’ve made a trip to N.Y. just to give me this book back? [Non, je suppose que non. Alors… comment se fait-il que tu sois venue à N.Y. juste pour me rendre ce cahier ?]
- It’s that... how to say?... Some... weird things have been happening to me since i have it... [C’est que... comment dire ?… Des choses… bizarres m’arrivent depuis que je l’ai.]
- Like what? [Comme quoi ?]
- Like... seeing things... or people. [Comme... voir des choses... ou des gens.]
- Oh! You mean these people. [Ah ! Tu veux dire ces gens-là.]
- Which people? [Quels gens ?]
- The dead. [Les morts.]
- You see them too? [Vous les voyez aussi ?]
- No. I mean yes. Sometimes. Who do you think these people on my pics are? [Non. Enfin si. Parfois. Qui croies-tu que soient ces gens sur mes photos ?]
- They’re you. [C’est vous.]
- No! That’s what i’m telling to all these journalists and critics suckers. The truth is... i am them. [Non ! C’est ce que je raconte à ces abrutis de critiques et de journalistes. La vérité, c’est que… c’est moi qui suis eux.]
- You... disguise yourself as them? [Vous... vous déguisez en eux ?]
- Yeah... maybe... why wouldn’t one? [Oui... peut-être... pourquoi ne pas le faire ?]
- You see them all the time? [Vous les voyez tout le temps ?]
- No. They see me. [Non. Ils me voient.]
- What do you...? [Que voulez-vous...?]
- Shhh! Don’t try to read two books at the same time. [Chut ! N’essaie pas de lire deux livres en même temps.]
- Fact is that i do see them all the time. & the blame goes to your book. [Le fait est que je les vois tout le temps. Et c’est la faute de votre cahier.]
- Nonono, child. The blame goes to whoever gave you this. Or possibly to yourself. Maybe the book just revealed your true nature. Maybe you were always meant to see these things. [Nonnonnon, petite. La faute en revient à qui t’a donné ceci. Ou possiblement à toi-même. Peut-être que le livre n’a fait que te révéler ta propre nature. Peut-être as-tu toujours été sensée voir ces choses.]
- Can you help me? [Pouvez-vous m’aider ?]
- How would i? I’m just an egocentric gal taking pics of her own ass! [Comment ferais-je ça ? Je ne suis qu’une égocentrique qui photographie son cul !]
- You just told me... [Vous venez de me dire...]
- I told you what you wanted to hear, m’girl. [Je t’ai dit ce que tu voulais entendre, ma fille.]
- No, i... you... i didn’t... i need help, your pics did something to me, they... [Non... je... vous... je n’ai pas… j’ai besoin d’aide, vos images m’ont fait quelque chose… elles…]
- What you need is a shrink, or a guide. I can be neither. [Ce dont tu as besoin, c’est d’un psy ou d’un guide. Je ne peux être ni l’un ni l’autre.]
Elle se lève, et prend le cahier.
- Want me to take this back, don’t you? [Tu veux que je récupère ça, n’est-ce pas ?]
- Please, yes… Oh my... What’s happening to me ? [S’il vous plait, oui… Oh mon... Qu’est-ce qui m’arrive ?]
- Beats me! But i don’t think getting rid of the book will resolve anything. [Aucune idée ! Mais je ne crois pas que te débarrasser du cahier résolve quoi que ce soit.]
Tu la supplies des yeux. Elle ne peut pas te laisser comme ça, sans rien te dire de plus que des choses contradictoires et creuses. Elle ne peut juste pas ! Alors, il y a de la compassion sur son visage. Elle se baisse vers toi et murmure quelque chose à ton oreille. Puis elle t’embrasse doucement sur le front et part sans se retourner.
Je suis un pilier de lumière. Droit, stable et solide. Je suis une conscience en ce monde. Je suis Mélanie. Je suis bien plus que cela. Six mois ont passé depuis le cahier. Six mois et j’ai tant appris. Alors, j’étais juste une jeune toxicomane sans cervelle. Ce n’était pas ma faute, la vie avait fait cela de moi et comment aurais-je pu imaginer être autrement ? Où était mon véritable ? Enfoui au centre de moi-même. A présent, les choses ont bien changées. J’ai accepté de regarder mon reflet dans la glace et d’y voir une femme. J’évolue dans les sphères des ténèbres et de l’émerveillement, comme une ombre fugace. Fugace, mais avisée. Je marche dans les rues de Paris, voyant ceux que nul ne voit, et je les libère, un à un. J’accède à leur véritable et le nettoie du voile d’illusions que sont devenues leurs perceptions. Je croyais avoir plongé dans un univers d’effroi et de folie, quand j’avais entre les mains le plus beau cadeau qui soit. Je croyais que leur monde était pire que le nôtre, quand il s’y trouve une possibilité de salut que nous n’avons point. Ils ne sont pas méchants. Ils sont juste seuls. Ils sont seuls comme nous. Mais eux le savent. Et c’est ce qui les terrifie. C’est pour cela qu’ils persistent à vouloir être nous. Le mirage qu’est la vie leur paraît tellement plus désirable que la mort. Je les libère de ce mythe. Mes petits agneaux perdus, ne vous désespérez plus. Un par un, je vais vous révéler votre véritable. Mais pour cela il fallait que j’accepte. Il fallait que j’accepte votre réalité et votre douleur. Il me fallait admettre que vous n’êtes pas des monstres, mais des enfants. Autour de moi, le monde des vivants continue de tourner, empli d’objets en mouvement et de cris. Mais je le vois de moins en moins. Je le vois de moins en moins et je remercie le Ciel de m’en avoir libéré. Ce monde est atroce, oui. En cela je n’avais pas tort autrefois. Il fallait juste que j’accepte de pleurer non pas une fois de temps à autre mais des jours entiers, pour expulser hors de moi le dégoût. Une fois purgée de cela, je pouvais me consacrer à vous, mes agneaux morts. Vous êtes des millions, mais je suis jeune, j’ai une vie devant moi pour en guider autant que je le pourrai vers le Tout. J’ai mis longtemps à comprendre les paroles de la Sainte Photographe. Il m’a fallu des semaines pour saisir ce qu’impliquaient ses mots, le saint paradoxe et la délivrance qu’ils portaient en eux. Des mots simples. Des mots magiques. Des mots qui libèrent de la peur :
La fille d'avant moi
« J’étais tout à fait déprimée, lorsque j’ai compris que j’étais coincée. Ce qui aurait du me faire sombrer davantage me libéra : n’ayant plus rien à perdre, je pouvais agir. »
Assise devant son ordinateur, Hélène raconte. Elle est pourtant déterminée à ne pas parler d’elle. A l’instar du tueur de Se7en, elle considère que d’où elle vient et qui elle est n’a aucune importance et n’explique rien. Ce qui compte est de justifier l’instant. Elle a rendu service à l’humanité tout entière.
« C’était une sorcière. Je sais à présent que ces êtres existent. C’est une réalité. Nathalie Dubosc était le mal incarné. »
Le dernier, c’était Andrew. Un garçon charmant. Il jouait dans la même pièce qu’Hélène, un drame médiocre, fruit d’un auteur inconnu et destiné à le rester. Andrew ne possédait pas le travers commun aux comédiens et aux guitaristes : son ego n’était pas surdimensionné. Il était, au contraire, d’une nature assez timide et le théâtre était entré dans sa vie comme une thérapie. Hélène et Andrew firent l’amour sans préservatif. Cela convenait à Andrew qui souffrait d’impuissance lorsqu’il essayait de revêtir l’uniforme de latex. Il disait que les capotes étaient certifiées conformes à l’usage des « baiseurs certifiés conformes. » Comme il avait une âme romantique et se refusait à baiser n’importe comment avec n’importe qui, il souffrait d’un décalage avec son époque. Les hommes et les femmes de sa génération considéraient généralement que leur valeur ajoutée, en tant qu’individu, découlait de la capacité de leurs corps à réveiller le désir chez autrui. Andrew ne se reconnaissait pas dans ce modèle et cela lui avait valu de nombreux sarcasmes : il n’était pas fun, et ne savait pas s’amuser. Hélène trouva en lui un partenaire sensible, en qui elle pouvait avoir confiance.
« Lorsque Andrew a prononcé le nom de Nathalie, j’ai senti tout mon corps se raidir. J’espérais qu’avec lui, enfin, la malédiction était rompue. Il n’avait, après tout, pas couché avec toutes les filles du milieu. Sa pureté ainsi souillée me fit comprendre la force du mal auquel j’étais confrontée. Si même lui avait été avec elle, alors nul homme n’était à l’abri. Il était inacceptable qu’elle se soit attaquée à Andrew. Il n’y a qu’une chose à faire, face à l’inacceptable ! »
On la voit sortir de l’aéroport et s’émerveiller de chaque détail. Les petits hommes basanés qui passent le balai. Les femmes en sari. Les chauffeurs de taxi aux ventres ronds qui discutent en fumant le bidi. Mais il y a surtout le ciel, qui a une couleur d’aube telle qu’on n’en voit jamais en France. Mi-jaune mi-pourpre, dévoilant petit à petit un bleu-gris métallisé. Oui, l’image est à présent en couleur car ici il importe de ressentir la différence avec tout ce qui a précédé. La rupture de ton indique également que l’histoire touche à sa fin. Dans un plan panoramique, on voit ce qu’elle voit, puis l’on enchaîne avec un gros plan sur son visage épanoui, souriant, les larmes aux yeux. Elle est libérée, telle un fantôme retrouvant son véritable. La caméra descend finalement le long de son corps, jusqu’à son ventre. Elle y appose la main d’un geste doux, mesuré.
« J’ai écrit que d’où je venais et qui j’étais n’avait aucune importance et n’expliquait rien. J’ai quelque peu menti car je dois ma vigilance à Maman, qui m’avait averti toute mon enfance. Elle répétait sans cesse la même chose : « Les hommes sont faibles et méprisables, mais pas méchants. Le mal est en la femme, qui est forte et machiavélique, qui convoite et dévore l’homme de sa sœur ! Garde-toi des autres femmes ou elles te détruiront comme elles m’ont détruite. » J’avais longtemps considéré que Maman divaguait. J’avais tort. Je sais à présent la vraie nature des femmes. Je sais aussi que je suis l’une des rares femmes pures de ce monde, dont acte. »
Cette fois-ci, Hélène n’était pas restée passive. Elle avait quitté Andrew avant qu’il ne la quitte. Le pauvre garçon n’avait rien compris mais c’était pour son bien. Il était l’objet de forces qui le dépassait. Il convenait donc de le laisser se fondre dans l’immense foutoir qu’était le cheptel des ex d’Hélène. Combien avaient-ils été ? Quarante ? Soixante ? Elle ne comptait plus depuis longtemps et c’était sans importance… Durant des années, elle les avait accumulés sans se soucier du nombre. Puisque les hommes étaient presque tous disposés à avoir une relation avec elle, pourquoi se compliquer l’existence ? Au premier accroc, elle les quittait. Deux ou trois jours plus tard, ils étaient invariablement remplacés. L’avantage d’être une jolie femme était qu’il suffisait, pour ainsi dire, de s’asseoir et d’attendre, puis de choisir. Il y a deux ans, cela avait changé. Et c’est à compter de ce moment que commence notre histoire.
« Après avoir largué Bertrand, j’ai décidé de prendre le temps d’être seule, pour la première fois de mon existence. J’avais vingt-huit ans et je ressentais le besoin d’une relation longue, d’essayer en tout cas. Je cessais donc de considérer les hommes comme des bestiaux interchangeables pour m’investir réellement avec eux. C’est à ce moment-là que la garce s’est glissée dans mes draps. Bien sûr, je ne le réalisais que longtemps après. Le premier s’appelait Armand. Un prénom charmant, n’est-ce pas ? Armand comme le vampire, sombre et irréel avec sa longue chevelure noire. Quand maintenant j’y repense, il devait être un peu sorcier lui aussi. Il me semble que peut-être, sans lui, rien de tout cela ne se serait produit. Il était tourné vers les sciences occultes, le mouvement gothique, Lautréamont, Alister Crowley et toutes ces conneries. Moi ça m’amusait, ce coté adolescent attardé. Il voulait se construire un personnage, soit ! Il était adorable et c’était ce qui comptait. Il mentionna bien Nathalie à une ou deux reprises mais je n’y prêtais guère attention. Son ex ne l’avait pas rendue heureux, moi si. Enfin pendant quelques mois. Puis il a disparu du jour au lendemain, sans une explication. La police a fini par lancer un avis de recherche, en vain. Ça m’a fait beaucoup de peine, mais mes amis m’ont raisonné : on pouvait s’en douter, il allait mal et se préoccupait de choses macabres, c’était symptomatique d’un déséquilibre, etc. Au final, j’en fis mon deuil assez vite. »
Elle n’avait pas mis longtemps à trouver sa némésis. Elle aurait pu demander à Andrew, mais il valait mieux ne pas l’impliquer davantage. De toute façon, c’est bien connu : tout le monde se connaît dans les cercles artistiques. Surtout à Lyon. En quelques jours, elle avait son nom et son adresse. Il ne restait plus qu’à observer. Le chasseur était devenu la proie. On verrait, alors, qui était la véritable némésis !
« J’attendis quelques semaines. Pas trop longtemps tout de même. Je choisis Yacine, parce qu’il était l’opposé d’Armand : un grand beur sportif, qui enseignait la physique à l’université, ça ne risquait pas de me soûler avec Lautréamont. De toute façon, Yacine ne jurait que par les sciences et n’ouvrait jamais un livre. Je passais mon temps à le harceler de questions sur toutes les choses que je n’avais jamais comprises. Comment savait-on que l’univers est en expansion et que pouvait-il y avoir autour ? Comment une fusée pouvait-elle se propulser jusqu’à la lune si le vide spatial ne lui offrait aucune résistance ? Ce genre de trucs… J’en ai appris un paquet avec lui. On l’a retrouvé chez lui, un beau matin, avec le cerveau complètement grillé. Les médecins trouvèrent tellement de drogues dans son organisme que c’était un miracle qu’il soit encore en vie, me dirent-ils. Depuis, il reste allongé sur son lit à fixer le vide. Et ce sera ainsi jusqu’à son dernier souffle, paraît-il. Le hic, c’est qu’à ma connaissance Yacine ne prenait jamais de drogue. Il ne buvait même pas d’alcool. La police ne trouva pourtant rien de suspect : il semblait bien qu’il se soit fait ça de son propre gré. Je suis allée le voir, au début. Puis j’ai compris que ça me faisait plus de mal que ça ne lui faisait de bien. Beaucoup plus tard, ça m’est revenu : Yacine avait évoqué son ex, la fille d’avant moi. Elle se nommait Nathalie. »
Plan de face sur la porte. C’est une porte de bois peint, grise et usée. De dos, une femme entre dans le champ par la gauche et introduit sa clef dans la serrure. Elle se débat avec celle-ci et jure. La caméra, dans un effet de plongée, se précipite vers le sol et glisse sous la porte (prévoir effet numérique.) La caméra se relève dans une très légère contre-plongée mais reste au niveau du sol. On continue d’entendre la clef triturer la serrure. Par la droite, très lentement, deux pieds nus apparaissent dans le champ.
« C’est après Yacine que j’ai commencé à ressentir comme un vide. Jusque-là j’avais toujours vécu à fond dans l’action, sans trop me préoccuper du pourquoi ni du comment. Mais le double choc d’Armand et Yacine, à quelques mois d’intervalle, m’avait bouleversée. Je commençais à songer au sens de mon existence et à qui j’étais réellement. De fait, j’entamais une psychanalyse. Le psychiatre me plu tant et si bien que je décidais de détourner l’usage de son divan. Serge était bien plus âgé que moi et avait ce défaut qu’ont les hommes passé la quarantaine : il commençait à puer. Pour autant, il avait d’autres atouts, notamment sa vive intelligence et sa froideur, qui me renvoyait agréablement à la mienne. Il était divorcé et père de deux adolescentes qui m’adoptèrent immédiatement. Il est vrai que j’étais un heureux intermédiaire générationnel entre elles et leur « vieux », comme elles disaient. L’affaire dura huit mois en tout et je commençais à faire de sérieux projets avec Serge quand il jugea utile de flinguer son ex-femme et ses deux filles, puis de se pendre ensuite. »
Il lui fallut reconnaître que, pour la première fois de sa vie, elle avait réellement été amoureuse. L’indicateur avait été la douleur. Elle n’avait jamais tant souffert sinon à la mort de sa mère. Et puis songer à ces deux gamines, fauchées si jeunes, lui brisait d’autant plus le cœur qu’elle envisageait de leur donner un petit frère. Cela aussi –le désir d’enfant– était tout à fait nouveau. Une fois remise du choc, elle commença à tisser une drôle de toile d’araignée dans sa tête. Elle avait été très étonnée d’apprendre que l’ex-amie de Serge se prénommait Nathalie. Hélène réfléchit longuement. Ses trois derniers amants étaient sortis avec la même femme juste avant elle… et avaient connus une fin tragique. Hélène se rua au commissariat, raconta tout et exigea qu’une enquête soit ouverte. On ne la prit pas une seconde au sérieux : « Vous n’êtes même pas sûre que c’est la même Nathalie. Et quand bien même : c’est le hasard, ne cherchez pas plus loin. » Puis on la pria de laisser la police faire son travail.
« Je sais à présent que j’aurais du demander tout de suite à Andrew le prénom de son ex. Mais j’appréhendais tellement sa réponse... Je décidais donc de m’accrocher à l’hypothèse du « hasard », et me convainquit qu’il n’était pas sorti avec Nathalie. Je finis par m’attacher à lui, moins qu’à Serge mais tout de même assez. Le jour vint pourtant où il prononça le maudit prénom ! Je passais une nuit blanche à me torturer avant de prendre ma décision. En lui annonçant que notre histoire s’arrêtait là, je lui conseillais de partir loin en voyage. Il interpréta mal mes propos et rétorqua que si sa présence à Lyon m’indisposait à ce point, je n’avais qu’à partir moi-même. Puis il claqua la porte derrière lui. Nathalie avait jeté un sort à tous ses amants : ils sortiraient avec moi juste après elle, puis connaîtraient une fin tragique. Pourquoi moi ? Que lui avais-je fait ? Il me fallut une seconde nuit blanche pour comprendre. Alors, je sus qu’il n’y avait qu’une seule solution. »
Nathalie pénétra dans son appartement en jurant : quelqu’un avait crocheté la serrure, la porte était bloquée. C’était bien le jour pour se faire cambrioler ! Elle parvint finalement à entrer et eut à peine le temps de refermer la porte que le couteau s’enfonçait dans son ventre. Il y eut d’abord la surprise, suivie de près par la douleur, puis enfin l’instinct de survie. Mais lorsqu’elle voulut hurler et se débattre, la lame était déjà entrée trois fois dans sa chair. Abasourdie, elle contempla le visage de son assaillante avant de s’écrouler : c’était une femme, très belle, pas du tout le cambrioleur qu’elle s’attendait à voir. « Alors, garce ? » Alors quoi ? Nathalie ignorait qui était son agresseur, mais souffrait trop pour demander une explication. « Tu croyais m’avoir, hein ? Avoue, maudite sorcière ! » Il n’y avait pourtant rien à avouer, songea Nathalie en s’écroulant au sol. Cette cinglée la prenait pour quelqu’un d’autre. Sa dernière pensée fut pour le bébé qu’elle attendait. Elle l’avait appris le matin même. Elle allait appeler le père pour lui annoncer et décider ensemble de ce qu’ils devaient faire. Ils s’étaient séparés un mois plus tôt et elle craignait qu’Andrew ne veuille la faire avorter. Elle voulait ce bébé. Elle allait mourir. Son bébé allait mourir aussi. Comme la folle riait, Nathalie eut un sanglot en songeant à son bébé. C’était si absurde, si injuste !
Puis son esprit s’éteint.
« Je ne saurai jamais comment la sorcière s’y est prise pour me maudire mais au moins sais-je pourquoi ! Elle a deviné en moi l’ange qui la menaçait. Elle savait qu’un jour nos chemins se croiseraient, que je la reconnaîtrais pour le monstre qu’elle était. Alors elle a voulu souiller ma pureté, me culpabiliser en poussant mes hommes à la mort, m’inciter au suicide ! Mais j’ai rompu son sort en même temps que sa vie. Tranché net ! La sorcière morte, Andrew vivra. Un avion m’attend ce soir pour une destination lointaine. Nul ne viendra m’y rechercher. De toute façon, il n’y a rien ici que je puisse regretter vraiment. Ma vie miséreuse d’intermittente, mon appartement sombre, les cercles branchouilles dans lesquels je tournais en rond… Rien de tout ça ne me manquera. Il n’y a qu’Andrew qui va me manquer. Je devais le perdre pour le sauver. J’aurais quand même un souvenir de lui. Puisse ce récit éclairer mon geste et m’éviter l’opprobre. Sinon, et bien tant pis ! J’ai fait ce qui devait être fait. »
Fondu noir. Ellipse. Dernière scène. Hélène sort d’un bâtiment blanc, on reconnaît un hôpital. La rue de la petite ville népalaise, filmée d’un toit, est bondée de monde. Hélène semble minuscule dans la foule. La caméra se rapproche lentement, alors qu’elle hèle un rickshaw. Comme elle s’assoit à l’arrière du tricycle, le conducteur regarde son ventre en souriant. Gros plan sur lui. Ils parlent en anglais sous-titré (faire traduire en conséquence.)
CONDUCTEUR : C’est un garçon, n’est-ce pas ?
Plan large sur Hélène. On voit bien son ventre tout rond.
HELENE : Oui, comment le savez-vous ?
Le rickshaw démarre, la caméra se rapproche doucement le long du corps d’Hélène, jusqu’à son visage. Elle affiche une expression heureuse, sereine, mais avec un petit quelque chose de nostalgique.
CONDUCTEUR (hors-champ) : Je le sais. Comment allez-vous l’appeler ?
Hélène lève la tête vers le chauffeur, arborant à présent un franc sourire.
Secrets
Colette songeait en souriant à L’abbé Jules, de Mirbeau, qu’elle avait lu quelques mois plus tôt. Trouverait-elle dans les affaires de son oncle un coffre empli d’images obscènes ? Charles en était convaincu. Colette n’avait jamais été très croyante, et pas particulièrement élevée dans l’amour de l’Eglise. Mais elle ne nourrissait pas autant de suspicion que son ami à l’égard du clergé. Le paysage, dehors, avait tellement changé que Colette peinait à se croire encore en France. L’époque ne jouait pas en faveur du tourisme et elle n’avait jamais été plus loin au nord qu’à Arles. Comme la Mayenne paraissait sinistre à cette enfant du midi ! Colette était choquée par les noirs toits d’ardoise, si différents des tuiles rouges et chatoyantes. Pourquoi diable utiliser si triste matériau ? Et tout était si plat ! Pas une montagne, à peine quelques collines ! La nature était d’un vert uniforme et humide, sans poésie, peuplée de mornes vaches. Quant au ciel… il était d’un blanc écrasant, comme elle n’en avait jamais vu auparavant. Etait-il possible de vivre ici sans dépérir ?
Le train s’arrêta en gare de Laval et Colette secoua Charles. Sur le quai, ils furent hélés par un homme d’une soixantaine d’années. Leurs mines brunies par le soleil détonnant au milieu des peaux blanchâtres, le notaire n’eut pas de mal à les reconnaître. Il les accueillit avec un sourire servile. Charles et Colette se sentirent tout de suite mal à l’aise en sa présence. Maître Gandon conduisait une vieille Citroën noire. Peu de gens possédaient une automobile, par ici, déclara-t-il avec fierté.
- Ce n’est pas grand chose, ce qui vous revient, ajouta-t-il avec son accent gluant.
- Je suppose que mon oncle n’était pas très riche.
- Non, mais il était aimé de tous. Vous verrez, vous allez adorer notre pays au point de ne plus vouloir en repartir !
Colette en doutait sérieusement. Elle ramena donc la conversation à son oncle. Elle ne savait, après tout, presque rien de cet homme.
Le père Juvin était le curé des communes de Saint Pierre sur Orthe et Saint Martin de Connée, deux villages adjacents. Il administrait les deux messes du dimanche à la suite l’une de l’autre. Les gens, ici, étaient très croyants.
- Il paraît que dans les grandes villes, la foi se perd au profit de la luxure et du communisme. Est-ce le cas à Marseille ? Etes-vous croyante ?
Colette aimait à tâter les terrains glissants avant de s’y élancer, aussi répondit-elle évasivement qu’elle était croyante non pratiquante. Elle lança un œil inquiet à Charles : il adorait provoquer les cul bénis. Mais il était trop endormi pour jouer à cela maintenant.
La bicoque du curé était peu ragoûtante : un tas de pierres en ruines. Une vieille femme obèse attendait le trio sur le perron. Gandon fit les présentation : Mlle. Lechat s’occupait des affaires domestiques du père Juvin. La pauvre femme semblait sincèrement accablée. Elle ouvrit la porte du taudis et une odeur de mort leur sauta aux narines. Comme on avait tenu à attendre Colette pour les funérailles, le corps du curé pourrissait depuis deux jours.
- Vous n’auriez vraiment pas du nous attendre pour l’enterrer, protesta Charles d’une voix nauséeuse.
L’ordre était venu du père Lebreton, qui remplaçait le père Juvin le temps que l’on nomme son successeur.
- On ne discute pas les ordres d’un prêtre, souligna la vieille femme.
La petite troupe fit le tour du propriétaire : le curé possédait surtout des livres et d’innombrables bibelots tous plus affreux les uns que les autres (« il adorait les entasser », précisa Mlle. Lechat.) Le sol était en terre battue, les murs humides pissaient une sorte de rosée poisseuse. Dans son lit, le curé avait une expression ébahie. Ses traits s’étaient passablement écroulés sur eux-mêmes.
- Vous ne fermez pas les yeux des morts, par ici ? demanda Charles d’un ton de reproche.
- Pourquoi ferait-on une chose pareille ?
Mlle. Lechat semblait choquée. Colette quitta la pièce en grimaçant. Elle était livide.
- Ce serait-y pas que vous avez une nature fragile, les gens du sud ? ricana la vieille fille.
Le notaire conduisit Charles et Colette jusqu’à son domicile. L’homme était de toute évidence respecté, à en juger à l’humble salut des paysans au passage de l’automobile. Il fut convenu qu’il hébergerait le couple deux jours et deux nuits, moyennant finance bien sûr, le temps de régler ce qu’il y avait à régler.
Alors que Charles déposait leurs bagages dans la chambre d’amis, Madame Gandon, une énorme femme, plus grande et plus jeune que son époux, demanda à Colette depuis quand ils étaient mariés.
- C’est à dire… Nous ne le sommes pas.
S’ensuivit une vive discussion entre les époux sur l’attitude à adopter, et la décision de faire dormir Charles sur une paillasse dans la salle à manger. L’intéressé protesta que ce n’était pas des manières, que l’on était en 1948, mais Mme. Gandon postillonna que cela était affaire de réputation. La sienne serait assez entachée comme cela lorsque l’on apprendrait qu’elle avait hébergé deux pécheurs sous son toit. Il ne serait pas dit qu’elle avait encouragé leurs ébats ! Charles allait protester derechef mais Colette coupa court au débat : il ne s’agissait après tout que de deux nuits et il n’y avait pas d’hôtel à des kilomètres à la ronde. Ils feraient donc comme on leur dirait. Ils dînèrent rapidement, à la faible lumière des bougies. Mme. Gandon se gaussa d’avoir préparé un plat traditionnel et raffiné de la région : la langue de bœuf ! La viande semblait cuite à l’eau, peut-être bouillie. D’une manière générale, la nourriture qu’on leur servit était fade et sans goût. L’huile d’olive, les herbes et les épices semblaient inconnues en ces contrées. La langue de bœuf fut avalée sans enthousiasme.
Colette essaya bien d’en savoir un peu plus sur son oncle mais dut se faire à l’idée qu’il n’y avait pas grand chose à savoir. Nestor Juvin avait été un homme simple, apprécié de ses paroissiens. Il avait un rôle très important en ces terres pieuses : il écoutait, confessait, conseillait, guidait et arbitrait. Mais il avait accompli sa tâche de façon routinière, sans épisode glorieux, sans anecdote mémorable. A neuf heures et demie, tout le monde était au lit. Charles n’était pas coutumier de tels horaires et sa paillasse était aussi inconfortable que froide. Il se glissa donc dans la chambre de Colette. Chuchotant, ils discutèrent de leurs impressions qui se recoupaient : les gens ici étaient rustres et leurs manières archaïques, la nourriture était aussi infecte que le climat… Il convenait de partir au plus vite ! Charles proposa de s’arrêter quelques jours à Paris, au retour. Il y avait des amis et ainsi leur voyage ne serait pas que déception. Colette n’avait jamais vu Paris : elle accepta avec joie.
La succession fut vite expédiée le lendemain matin. Le prêtre ne laissait à sa nièce qu’une petite somme d’argent et ses biens physiques. Elle pouvait, si elle le désirait, récupérer ces derniers, sans quoi l’on procèderait à leur vente aux enchères. Colette opta sans hésiter pour les enchères. Les funérailles ayant lieues en début d’après-midi, les notables locaux, désireux de rencontrer la jeune fille, avaient chargé Gandon d’organiser un déjeuner. Colette accepta par politesse.
Le jeune couple fut donc présenté aux maires des deux communes, au docteur Chapeau, au comte de Lamois et à son épouse, au père Lebreton, ainsi qu’à quelques autres propriétaires terriens et commerçants jugés dignes de figurer à cette table. Les visages se durcirent lorsque Colette expliqua qu’elle étudiait les lettres en vue d’enseigner et que Charles était peintre. Nul ne comprenait réellement à quoi servaient les peintres ni comment ils parvenaient à subsister. Quant aux employés de l’éducation nationale, ils étaient immédiatement suspectés d’anticléricalisme. L’instituteur de Saint Pierre sur Orthe, Monsieur Pinson, était d’ailleurs un odieux républicain, socialiste de surcroît. Sans discussion possible, Madame de Lamois conclut que l’on vivait une époque déplorable. Ici, heureusement, le clergé et la noblesse étaient encore respectés comme il convenait. Charles, quoi que timidement, ne pu s’empêcher de demander au nom de quoi. Il ne reçut en réponse que des regards méprisants et Colette ne sut plus où se mettre. Monsieur Crépu, qui était maire de Saint Martin de Connée, finit par expliquer que le comte de Lamois et son épouse étaient les bienfaiteurs de la région : ils avaient aidé à la rénovation de l’école primaire, à celle des deux églises, pris à leur service des filles de paysans pauvres, etc. L’on n’en discuta pas davantage. Suivirent nombre de question sur Marseille et sa région. Aucun des convives n’avait jamais été plus loin que le Mans, la plus grande ville des environs. La vie des gens du Midi leur paraissait aussi lointaine et excentrique que celle des Papous. Charles, qui avait voyagé, dit que les gens du Sud étaient d’un premier abord plus convivial que ceux du Nord. Comme il semblait décidé à accumuler les gaffes, on lui rétorqua froidement qu’en effet, les Mayennais ne se liaient pas facilement mais que lorsqu’ils vous avaient adoptés, leur amitié était un engagement sérieux et durable. La seule conclusion possible était donc que les gens du Sud étaient superficiels, vous fermant leur porte aussi promptement qu’ils l’avaient ouverte. Charles n’insista pas.
Il fut bien sûr beaucoup question de la guerre, sujet qui était devenu aussi passe-partout et universel que la pluie et le beau temps. La campagne avait moins ressenti les effets de l’occupation que les grandes villes. Il fallait dire qu’ici, il n’y avait pas eu de Juifs à cacher, ni de résistance. Les paysans locaux s’étaient contentés de subir les restrictions comme tout le monde, s’en sortant toutefois un peu mieux grâce au marché noir et à leurs propres ressources. Ils avaient été solidaires.
Il fut ensuite temps de se rendre au cimetière. Charles et Colette furent effarés par la foule : il devait y avoir six ou sept cent personnes au bas mot, à croire que les deux communes au complet étaient présentes. Cela faisait donc environ mille trois cent yeux suspicieux braqués sur les deux « étrangers. » Le père Lebreton fit un long discours vantant les mérites de son collègue et l’on jeta le cercueil en terre. La foule resta ensuite longtemps discuter dans un patois à peine intelligible. L’accent boueux du coin, avec ses « r » roulés, devenait dans la multitude un charabia surréaliste, ponctué à tout va de « Bourrrgioux ! » et de « Dedioux ! » La physionomie mayennaise était des plus disgracieuses : traits grossiers, nez en patates, corps trapus, regards bovins… Charles murmura que les Nazis s’étaient trompés : s’il existait une race inférieure, ce n’était pas chez les Juifs mais en Mayenne, qu’il fallait la chercher. Colette le somma de se taire mais elle ne put dissimuler un sourire en coin. Comme les hommes la dévoraient des yeux, Charles ne put s’empêcher de surenchérir. Ici, murmura-t-il, les jeunes femelles moustachues aux dents pourries devaient représenter le summum de l’érotisme. Cette fois, Colette eut à lutter pour ne pas éclater de rire.
La cérémonie terminée, la foule dispersée, il fut temps de sacrifier à la dernière étape de ce calvaire : retourner chez le défunt pour faire l’inventaire de ses possessions. Lorsque Colette avait réclamé que la maison soit aérée une ou deux heures avant qu’ils n’y retournent. Gandon avait ricané : ici, on vivait en permanence avec l’odeur des animaux, alors on ne faisait pas trop attention à ces choses. En chemin, Mlle. Lechat demanda si elle pouvait récupérer les ustensiles de cuisine et d’autres objets utilitaires. Colette accepta sans hésiter. Ils constatèrent en arrivant que la porte de la bicoque avait été forcée. A l’intérieur régnait un capharnaüm sans nom : tiroirs et placards vidés au sol, fauteuils et matelas éventrés… Mlle. Lechat fondit en larmes. Gandon était furieux.
- Mlle. Lechat, je vous prie de vérifier si quelque chose a été volé, au lieu de pleurnicher !
La rombière sécha ses larmes et s’exécuta.
- Je suis vraiment stupéfait. Je ne vois pas qui a pu faire ça !
- Je ne vois surtout pas pourquoi : il n’y avait rien de valeur ici, n’est-ce pas ? s’enquit Charles.
- Non. Mlle. Lechat m’avait affirmé qu’il n’y avait rien à mettre en lieu sûr.
- Quand même… Faire ça chez un homme d’église, gémit celle-ci.
- Je suppose qu’il va falloir avertir les gendarmes, dit Colette.
- Il serait plus simple de n’en rien faire, surtout si rien de valeur n’a disparu.
- Maît’Gandon a raison M’selle Juvin. C’est point la peine de faire du vacarme autour d’ça.
- Les gens vont se soupçonner les uns les autres, ça va faire des histoires… Il vaudrait mieux garder ça entre nous.
- De toute façon, je vois rien qu’a disparu. Même l’argenterie est toujours là.
Colette regarda Charles, son regard disait « oublie ça et tirons-nous d’ici le plus vite possible. »
- Très bien. Si rien ne manque on ne va pas se compliquer la vie.
Gandon offrit une cigarette à Charles et les deux hommes sortirent fumer sur le perron. Mlle. Lechat guida Colette au milieu du chaos.
- Il n’avait pas au moins des photographies ?
- Non. Le père Juvin était cont’ ces choses-là. ‘Disait que c’était de l’idolâtrie. Par cont’… Je sais pas si je dois vous en parler, mais…
La femme parut très gênée.
- Y’avait un cahier sur lequel il écrivait.
- Qu’écrivait-il ?
- Ben ça je sais point. Il y passait des heures. C’était un gros cahier relié en cuir. Je lui ai demandé des fois ce qu’il y mettait mais y répondait jamais. Juste y souriait d’un air entendu. Mais y a un problème.
- Le cahier a été volé ?
- Non ! Enfin pas aujourd’hui en tout cas. Faut que je vous avoue… j’ai un peu honte… Vous direz rien, hein ?
Colette promit.
- Ben après que j’ai retrouvé le père Juvin tout mort qu’il était, j’ai cherché le livre, je voulais savoir, vous comprenez. Et ben il était nulle part. J’ai vraiment regardé partout !
- Curieux…
Colette confirma qu’elle ne voulait rien récupérer : même les livres étaient dans un tel état qu’il valait mieux les abandonner là. Elle laissa Gandon procéder seul à l’inventaire et invita Charles à une promenade champêtre. Le paysage était certes désolé, mais enfin ça les changerait tout de même des ruelles de Marseille.
Comme ils marchaient main dans la main, elle parla du mystérieux cahier.
- Peut-être était-ce cela que cherchaient les cambrioleurs.
- Le journal intime d’un curé ? Bof !
- Vas savoir ce qu’il pouvait bien écrire là-dedans.
Alors qu’ils se dirigeaient vers un petit bois, Charles remarqua un groupe d’hommes qui marchait cinq cent mètres derrière eux. Leurs démarches évoquaient celle d’une troupe d’ivrognes.
- Regarde-moi ça. Ils avancent aussi lourdement qu’ils parlent.
Colette sourit gentiment.
- Ne sois pas si dur avec eux. On serait sans doute pas mieux si on était né ici.
- Tu plaisantes ? Si j’étais né ici je me serai tiré en ville vite fait bien fait !
- C’est ce que tu crois. Mais quand bien même, tu serais moins méprisant.
- Ça va, je me moque : c’est pas méchant.
Ils s’arrêtèrent le temps d’un baiser, puis reprirent la route du bois. Ils n’avaient pas remarqué que le groupe d’hommes s’était arrêté, puis avait repris sa marche en même temps qu’eux.
Le bois ne devait pas faire plus de mille mètres carré, c’était vraiment un petit coin de nature sauvage entre deux champs. Charles taquina Colette, suggéra quelques galipettes, mais celle-ci trouvait la région « anti-érotique. »
- Ma libido est au plus bas.
- C’est ben dommage pasque t’es un sacré bout de femme !, cracha une voix rauque.
Charles et Colette se retournèrent d’un coup : cinq paysans robustes, d’âge moyen, les regardaient méchamment.
Charles était coutumier des bagarres d’ivrognes dans les bars de Marseille, il ne se laissa pas impressionner.
- Que voulez-vous ?
- Le livre du curé ! Où qu’il est ?
- Vous voulez parler du cahier qu’il écrivait ?
- Oui, ce livre-là ! La mère Lechat è dit qu’elle l’a point ! Où qu’il est ?
- Qu’y a-t-il écrit dedans ?
Les hommes s’approchèrent, menaçants.
- Fait pas la bête. Tu sais très bien ce qu’y a dedans !
- Non, je vous assure que non. Mlle. Lechat m’en a parlé, c’est tout ce que j’en sais.
- Menteuse ! Tu t’es arrangée avec Gandon, c’est ça ? Il veut le garder pour lui, ce salaud !
Charles s’interposa.
- Ecoutez-moi bien bande de ploucs ! On sait rien de ce cahier alors retournez à vos vaches et fichez-nous la paix !
La réponse lui parvint sous la forme d’un coup de poing au visage. Il riposta aussitôt, mais se retrouva vite au sol, roué de coup par les cinq brutes. Colette se mit à hurler et reçu une gifle qui la projeta à son tour dans la boue.
Un paysan l’attrapa par le col et la releva brutalement.
- Où qu’il est ?
- Je vous jure que je l’ignore ! Je ne connaissais pas mon oncle, je ne connaissais même pas l’existence du cahier il y a deux heures !
Charles se débattait en vain : trois hommes le plaquaient fermement au sol.
Ils se regardèrent et éclatèrent de rire.
- Vous vous croyez malin, vous les gens de la ville ! Mais maintenant vous en menez plus trop large, hein ?
Colette les supplia.
- Prenez mes bijoux si vous voulez : j’ai un collier et une bague en argent. Mais par pitié laissez-nous. Je sais rien sur ce cahier !
- Elle dit la vérité, dit l’un des hommes. Elle a trop peur pour mentir, j’en suis sûr.
Le plus jeune eut un sourire lubrique.
- On s’en fout de ses bijoux. Mais elle a quequ’chose d’aut’ qui pourrait bien nous intéresser.
Les paysans se regardèrent d’un air hésitant.
- Je sais pas, Maurice. On pourrait avoir des ennuis.
- Réfléchis bien, Jean : c’est pas deux fois dans ta vie que tu auras l’occasion de chouquer une beauté pareille.
Charles se débattait de plus belle en hurlant toutes sortes de menaces et d’injures. Colette restait muette, terrorisée.
- Non ! dit finalement Jean. Si on fait ça on va devoir les tuer. Ou alors ils iront trouver les gendarmes. Et si on les tue, les gendarmes viendront de toute façon. C’est trop dangereux.
De rage, Maurice donna un coup de pied dans les côtes de Charles. Puis les hommes s’éloignèrent sans un mot supplémentaire.
Colette éclata en sanglots. Charles se traîna vers elle et la prit dans ses bras.
- C’est fini, mon amour. C’est fini. Demain, nous serons à Paris.
Lorsqu’ils arrivèrent chez Gandon, ce fut la panique : ils étaient couverts de boue, Charles avait un cocard et la lèvre fendue. Colette raconta tout, de la révélation de Mlle. Lechat à l’agression. Son récit mit Gandon en rage. Oui : des rumeurs courraient dans tout le village, tout ça à cause de cette demeurée de Lechat qui ne savait pas tenir sa langue. Ici, il fallait peu de choses pour faire un événement. De fait, le cahier était devenu source de curiosité et de convoitise. Voilà en tout cas qui expliquait le « cambriolage. »
- Je vous prie d’excuser ces hommes et de ne pas porter plainte, Mlle. Juvin. Ce sont des gens simples qui se comportent parfois avec la bêtise des rustres.
Colette le rassura : son seul vœu était de partir par le premier train.
- Est-ce que quelqu’un a les clés des deux églises ? s’enquit soudain Charles.
- J’en ai récupéré un jeu, que je remettrai à son successeur. Pourquoi ?
- Ne serait-il pas logique que Juvin ait y ait caché son journal ?
Gandon sursauta.
- Vous n’allez pas vous-y mettre vous aussi ?! Qu’est-ce que ça peut bien vous faire que l’on retrouve ce journal ?
- C’est la seule chose personnelle que cet homme ait laissée derrière lui. Ce serait bien que Colette le possède. N’est-ce pas, chérie ?
Colette acquiesça.
- C’est vrai. Maintenant que tu le dis.
Gandon semblait fort contrarié. Tout cela commençait à faire beaucoup de complications et il n’aimait pas cela.
- C’est à dire… Ces églises sont la propriété du clergé. Nous ne sommes pas sensés nous y introduire comme ça.
Charles insista.
- Nous n’allons rien voler ou abîmer. Il s’agit juste de rechercher le bien de mon amie.
- Non. Je suis désolé mais je ne peux pas prendre une telle responsabilité.
- Il serait pourtant fâcheux que nous devions porter plainte pour cambriolage et agression. Ça attirerait des ennuis à la commune.
- Vous n’y pensez pas ? Si vous faîtes ça, les villageois en auront après moi. On va me reprocher de n’avoir pas su vous en dissuader.
- Alors accédez à notre demande. Ça restera entre nous, de toute manière.
Gandon était coincé. Il regarda sa femme et celle-ci se détourna, l’air de ne pas vouloir être mêlée à cela. Alors, il céda.
- Très bien ! Mais nous attendrons ce soir, que personne ne nous voie entrer ! Et vous ferez vite !
Alors qu’ils se lavaient dans une grande bassine d’eau chaude, Colette tâcha d’en savoir un peu plus.
- Pourquoi tiens-tu tant à retrouver ce journal, tout d’un coup ?
- J’ai une idée en tête. Nous verrons si j’ai raison.
- Explique-toi.
- Non, je préfère ne rien dire avant d’être sûr. De toute façon nous n’avons rien à perdre : nous partons demain quoi qu’il en soit. Et tu connaîtras mieux ton oncle.
- En admettant que le cahier soit bien dans une de ces églises.
- Il faut bien qu’il soit quelque part.
- Peut-être que les paysans ont eu la même idée que toi et sont en train de le voler.
- Je ne pense pas. D’abord il est plus difficile de forcer la porte d’une église que celle d’une maison. Et puis la religion reste la valeur suprême ici. Ils n’oseraient pas profaner la maison du Seigneur.
- Tu crois ça, toi ? De toute manière je ne vois pas ce que ce journal a de si précieux.
- La carte d’un trésor, qui sait ?
Lorsque le soleil se fut couché et que les villageois, qui vivaient au même rythme que leurs poules, en eurent fait autant, Maître Gandon accompagna ses invités jusqu’à l’église de Saint Pierre sur Orthe. Ils entrèrent par la porte de derrière et le notaire resta monter la garde en maugréant que tout cela allait mal finir. Au bout d’une demi-heure, ils avaient fait le tour du propriétaire et n’avaient rien trouvé. L’église était petite et il n’y avait pas beaucoup de cachettes possibles : le cahier n’était pas ici. Le trio se rendit donc à l’église de Saint Martin de Connée. Comme son jumeau, le village était désormais silencieux, dominé par la silhouette sinistre du clocher. Ils entrèrent également par derrière. Au bout de dix minutes, Charles trouva un coffre en bois, fermé à clé, qu’il secoua. Au poids et au son, le contenu pouvait bien être un gros livre. Ils fouillèrent tout de même le reste de l’église, en vain. Ils sortirent donc faire part de leur découverte au notaire.
- Ecoutez, il est dix heures du soir passées. Je suis fatigué. La maison de votre oncle est ouverte, vous n’avez qu’à y aller avec ce coffre et voir si vous trouvez la clé. Sinon, vous n’aurez qu’à me le rendre et je le ramènerai demain.
Il les enjoignit ensuite de ne pas rentrer trop tard et de ne pas faire de bruit en se couchant, les salua et partit.
La maison du père Juvin était un tel capharnaüm qu’il fallut un moment pour dénicher la clé du coffre. Mais elle était bien là. Le cœur battant, Colette l’introduit dans la petite serrure. Cette petite aventure aurait au moins pimenté leur navrante escapade mayennaise. Ils bondirent de joie lorsqu’ils virent un gros livre en cuir, sans aucune inscription sur la couverture, reposer au fond du coffre. Ce n’était probablement que des divagations ennuyeuses, relatives au quotidien d’un curé de campagne, mais ils s’en moquaient. C’était si excitant !
Ils ouvrirent le cahier.
Sur la première page était écrit :
« Le livre des Secrets.
Nestor Juvin. »
Le Livre des Secrets. Quel titre mystérieux ! Ils s’empressèrent de tourner la page et de lire les premières lignes.
« 19 janvier 1941.
Je n’en peux plus de garder tout ça pour moi ! Le poids de tout ce que je sais devient trop lourd pour un seul homme. J’ai donc décidé de m’en libérer en remplissant ces pages de choses abjectes. Coucher sur le papier les horreurs du monde est indigne d’un prêtre, mais c’est cela ou la folie, je le crains. Que le Seigneur me pardonne et défende à ce livre de tomber en d’autres mains que les miennes. »
Deux heures plus tard, il restait encore beaucoup à lire, mais ils en savaient assez.
Charles regarda Colette d’un air triomphant.
- Je crois que nous allons rester ici plus longtemps que prévu.
Elle parut hésiter. Il insista.
- Pense aux possibilités !
- Oui. Tu as peut-être raison. Il faut qu’on y réfléchisse.
Et ils firent l’amour, immédiatement, sur le sol pouilleux.
(…)
Ouest France, 14 juin 1978.
L’INCROYABLE AFFAIRE JUVIN SEME LA PANIQUE EN MAYENNE !
C’est la semaine dernière que l’affaire, couvrant de honte les villages de Saint Pierre sur Orthe et Saint Martin de Connée, a éclatée. Lundi 11 juin, le juge Morin, de la cour de Laval, recevait un colis en provenance de Santiago, capitale du Chili. Ce colis renfermait une lettre et le journal intime du père Nestor Juvin, curé des deux communes susnommées entre 1927 et 1948. Baptisé « le Livre des Secrets » par son auteur, le journal fut récupéré en 1948 par Colette Juvin, nièce et unique héritière du prêtre, et son compagnon Charles Evraux. Ressentant le besoin de soulager sa conscience, le curé avait couché sur papier le détail des confessions les plus choquantes de ses ouailles. Vols, collaborations avec les Allemands durant la guerre, adultères, escroqueries ; mais aussi meurtres, viols et pédophilie ! Selon le juge Morin, plus de deux cent personnes, dont environ la moitié est encore en vie, sont impliquées dans divers crimes et délits.
Mais le plus incroyable reste l’usage que Mlle. Juvin et M. Evraux, aujourd’hui réfugiés au Chili, ont fait de ces pages. Du jour où ils en ont pris possession, ils ont mis le journal en sécurité dans le coffre d’une banque, avec instruction de l’envoyer à la presse s’il leur arrivait malheur. Ils ont ensuite exercé un odieux chantage sur l’ensemble de la population des deux communes, et cela durant trois décennies ! « La quasi-totalité des familles était mouillée d’une manière ou d’une autre par le journal du père Juvin », a expliqué le juge Morin. Les maîtres chanteurs ont alors exigé de leurs victimes une allégeance qualifiée de « médiévale » par le magistrat : versement d’importantes sommes d’argent, dons de biens immobiliers, services divers et même participations à des orgies ! « Nous sentions notre pouvoir diminuer au fur et à mesure que les confessés décédaient », explique Colette Juvin dans sa lettre au juge. Et d’ajouter « Nous avons préféré nous éclipser discrètement et finir nos jours loin d’ici, avant que la bombe à retardement ne nous éclate à la figure. »
N’ayant plus besoin du « Livre des Secrets », le couple a décidé de le transmettre à la justice. « Nous avons haïs nos victimes pendant trente années, en dépit de leur obéissance. Ils ne sont pour nous qu’une peuplade abâtardie et arriérée. La mentalité de cette région oubliée de la civilisation moderne nous dégoutte, nous qui venions des joyeuses contrées du Sud de la France. En dépit de l’argent et du pouvoir, côtoyer ces gens qui nous détestaient en silence, leurs petits esprits et leurs petites vies, nous a beaucoup coûté. Peut-être estimerez-vous qu’ils ont assez payé. Peut-être pas. Nous ignorons quelle valeur juridique a le journal de mon oncle. Mais vous pouvez être certain qu’à présent que nous sommes loin, certaines langues se délieront. Nous vous laissons donc faire de ces informations l’usage qui vous paraîtra le plus juste. »
Le juge Morin a remis le dossier de cette affaire entre les mains de M. Jean Lecanuet, garde des sceaux. Ce dernier a décidé d’ouvrir une enquête. Il n’a émis aucun avis quant aux éventuelles conséquences judiciaires que pourrait avoir le journal du père Morin sur ceux et celles dont il a consigné les méfaits. N’attendant pas son verdict, deux victimes du couple Juvin/Evraux ont mit fin à leurs jours hier. Trois autres sont portées disparues, probablement en fuite.
M. Lecanuet a, par contre, lancé un mandat d’arrêt contre Colette Juvin et Charles Evraux pour « chantage, escroquerie et extorsion de biens. » La fortune qu’ils ont emportée est estimée à trois millions de francs !
Le Chili n’ayant aucun accord d’extradition avec la France, il est probable que les fugitifs ont encore de beaux jours devant eux.
Le cordon
Combien de fois je l’ai entendue, celle-là ? Facile à dire : « couper le cordon » ! Et puis, quoi ? Ça s’incruste en vous, une maman, surtout quand on est une fille. Alors deux mamans, vous imaginez ?! Qu’est-ce qu’ils se figurent, tous ? Que je peux, comme ça, les zapper de mon psychisme, de ma vie, et oublier tout ce que… Oui, enfin c’est ce que je me suis dit pendant toutes ces années, sauf que là… David m’a quitté. Nom de Dieu ! J’ai trente-six ans, et je traîne tous ces trucs depuis…
Me voilà à errer dans les rues comme une orpheline, tout ça parce que mon mec est parti… Et n’allez pas en déduire que ce mot « orpheline » cache un Œdipe non résolu, voulez-vous ? En fait de tragédie grecque, je ne me sens même pas triste. Juste perdue. « Une vache sans sa clarine », disait l’autre dans La fleur de mon secret. C’est exactement ça, et c’est pareil à chaque séparation. Un repère qui saute. Plus ou moins de douleur, mais surtout un repère qui saute. Deux ans, c’est rien et c’est beaucoup. Tout dépend de votre rapport au temps. Moi, j’ai plutôt tendance à trouver qu’il est de plus en plus long. Mes amis disent que j’ai de la chance, que pour eux ça va de plus en plus vite. Je suis pas sûre pour la chance, vraiment. Je m’ennuie et j’aimerais mieux vieillir plus rapidement. Enfin, en tout cas si vieillir c’est mûrir. David m’a souvent averti qu’il en avait jusque-là, je peux pas dire qu’il m’ait prise en traître. Ça non. N’empêche, ça déstabilise. Je voudrais pleurer mais rien ne sort. Rien, que dalle. Alors je rentre dans un PMU et commande un double whisky. Comme je ne bois jamais, l’alcool me fait vite un effet radical. Exactement ce qu’il me faut. Cul-sec. Une minute passe et je sens monter l’euphorie. Une autre minute et j’explose en larmes. Les visages se tournent vers moi, inquiets. « Non, c’est rien. » Evidemment, on ne me croit pas. Je savais que j’aurais du partir tout de suite. « Je me suis fait larguer par mon copain », dis-je comme une adolescente de treize ans. Et vlatipa que le barman et deux autres bonnes âmes m’expliquent que c’est pas grave et patati et patata et moi je continue de chouiner comme une madeleine et y sont tellement de plus en plus désolés que je finis par exploser de rire. « C’est nerveux », je dis. Oui, c’est vrai, ça l’est un peu beaucoup. Mais c’est surtout toute cette condescendance. On n’a même plus le droit de pleurer dans ce pays, faut toujours être joyful comme à la télé !
Bref, je sors du bar et continue de marcher sans but pendant trois bons quarts d’heures, puis je m’assois sur la pelouse face à l’étang, à coté de l’esplanade. Je regarde les canards faire leurs trucs de canards. J’aime bien Montpellier pour cet endroit en particulier : un coin de nature en plein centre. Un gars de la ville déboule et m’explique qu’y faut pas s’asseoir sur l’herbe. « A quoi elle sert, alors ? », je demande. « Si tout le monde fait comme vous y’aura bientôt plus d’herbe. » « Si tout le monde faisait comme moi vous seriez bien obligé de laisser faire. » Ce parc, c’est comme les autoroutes et les parcmètres : tout le monde se plaint, mais tout le monde paie. C’est absurde. On a mille mètres carré de verdure au milieu du béton et faut regarder mais surtout pas toucher. C’est ce qu’il me dit, le gars : « C’est pour le plaisir des yeux, pas pour toucher. » « Ah… alors c’est comme le porno. Vous préférez mater des pornos que faire l’amour, c’est sûr. » Le type me contemple d’un air ahuri, à croire qu’on ne lui a jamais fait remarquer qu’il avait un boulot de rabat-joie. Bref, j’obtempère quand même et m’éclipse. Rien de mieux à faire, je rentre à la maison.
Devant les infos et une quiche surgelée, PPD annonce des trucs plus affreux les uns que les autres. Le JT est le plus réussi des reality-shows. Celui-là ne s’arrête jamais et au moins on ne peut pas dire que c’est truqué. Encore que… En écho, je réfléchis à ce que m’a dit David : « Vivre avec toi, c’est vivre avec ta mère et ta sœur en permanence. C’est insupportable ! » Ben désolée. Vivre avec moi-même c’est aussi vivre avec elles en permanence, et c’est pire parce que je peux pas me quitter ! Maman n’a jamais vraiment été une maman, en fait. Un fantôme quand j’étais petite, une copine quand j’ai été grande. D’une certaine façon, ma vraie mère ça a été ma sœur aînée, Stéphanie. Elle, je crois qu’elle a connu Maman comme une maman, parce que c’était avant que Papa ne joue lui-même au fantôme. Puis, quand j’ai eu quatre ou cinq ans, il a du en avoir marre de vivre au milieu de ce régime matriarcal, se sentir seul face à toute cette féminitude, je sais pas… Enfin toujours est-il qu’on ne le voyait presque plus à la maison. Est-ce qu’il avait des maîtresses, est-ce que c’était vraiment son travail comme il l’a parfois prétendu ? Ça restera son secret. Mais Maman a décidé que si c’était comme ça, elle aussi ferait sa vie de son coté ! De telle sorte qu’elle s’est mise à sortir le soir, à vadrouiller la journée, et qu’elle a laissé à Stèph le soin de s’occuper des affaires de la maison. Ménage, courses, cuisine… et mon éducation. Stèph, elle avait dix ou onze ans quand ça a commencé, donc c’est un peu parti à vau l’eau : Maman nous donnait des sous pour qu’on commande des pizzas, qu’on s’achète des sandwiches, qu’on crève pas de faim, quoi, parce que Stèph et la cuisine… Ensuite, Stèph a eu quinze ans et elle a commencé à sortir, à avoir des petits copains, et elle m’emmenait toujours avec elle. Ne me demandez pas de vous raconter comment je m’y suis prise pour avoir mon premier rapport sexuel à douze ans et demi avec un garçon qui en avait dix-neuf. Ou alors demandez-le à Stèph ! Enfin bon c’est pas le propos, j’ai grandi trop vite et j’avais seize ans environ quand Papa a décidé de réintégrer le foyer.
Tout d’un coup, on l’a revu le soir et les week-ends, comme si de rien n’était. Un peu comme s’il était parti pour une longue excursion de dix ans, durant laquelle la maison n’était plus qu’un hôtel, puis s’était souvenu qu’il avait une famille ! Et le voilà qui s’est mis à demander, ahuri, ce qu’il se passait dans cette maison que personne ne mangeait en même temps, et que les amis de ses filles y étaient plus souvent que lui et sa femme ! Et ben figurez-vous : Maman a rappliqué à son tour ! Et tout d’un coup elle a réalisé que son aînée était sur le point de quitter le foyer, pour partir vivre sa vie. Ça, je peux vous dire que ça l’a secouée ! D’un coup elle s’est intéressée à nous, sauf que Stèph a vu le vent tourner : deux mois après, elle s’était installée chez son type du moment. Moi, à l’inverse, j’étais ravie de découvrir que Stèph était pas ma vraie mère, en quelque sorte, et je me suis mis à « rencontrer » Maman. Je pensais enfin pouvoir me reposer sur elle, lui demander des conseils, profiter de son expérience, ce genre de choses dont on a besoin à seize, dix-sept ans. Du moins quand on est pas en rébellion, et je risquais pas de l’être : comment se rebeller quand on vous a tout laissé faire ? Et ben non ! Figurez-vous que Maman s’était mise en tête, inconsciemment bien sûr, de rester jeune en se calquant sur sa fille ! Un classique, me direz-vous. Si cette histoire était fictive, ce serait même très cliché ! Au début, donc, je recherchais sa présence. Mais très vite elle est devenue, comment dire… intrusive. Elle a sympathisé avec mes amis, comme ça ! Et elle s’y prenait bien la garce ! Au bout d’un certain temps c’est elle qu’ils venaient voir, du moins j’en ai franchement eu l’impression. Ils la trouvaient tous géniale, ma mère, à leur offrir à bouffer, à s’intéresser à leurs problèmes d’ados, à écouter avec intérêt leurs disques de rock ! Et puis il fallait qu’elle me suive partout : faire du shopping pour calquer ses achats sur les miens, en boîte de nuit pour rattraper sa jeunesse de fille sage… Et elle arrêtait pas de me demander comment elle devait gérer ceci avec Papa, cela avec telle amie à elle… Elle a même commencé à me raconter les détails de sa vie sex… enfin, de son ennui sexuel avec Papa ; et à s’enquérir de mon opinion sur la manière dont on éveillait la créativité d’un homme au lit ! Ça m’a foutu mal à l’aise à en crever, mais elle insistait tellement pour que je lui raconte tout, mais alors tout ! Je crois que c’est depuis cette époque que je supporte plus de faire l’amour dans le noir : comme un besoin de m’assurer en permanence du regard que l’autre est bien lui, et moi bien moi, qu’on est pas Maman et Papa. Je vous dis pas les emmerdes, vu le nombre de mecs qui veulent absolument faire ça dans le noir…
J’ai vite appelé Stèph au secours, mais Stèph, elle, était trop heureuse d’être enfin débarrassée de ses responsabilités à mon égard ! D’ailleurs, au bout de deux ans elle est partie vivre à l’autre bout de la France. Plus il y aurait de kilomètres entre elle et cette « famille de fous » mieux ce serait, qu’elle avait décrété. Alors j’ai voulu prendre mes distances aussi mais comme par hasard, Maman a refusé qu’on me paye un appartement durant mes études. Papa avait les moyens, pourtant ! L’argument officiel était que je devais apprendre à me débrouiller toute seule. « Tu veux un appartement ? Travaille pour payer ton loyer ! » Tu parles d’une hypocrisie !
Je lève les yeux devant la télé et c’est une fiction, à présent. Combien de temps ai-je passé plongée dans mes souvenirs ? Oh, je les analyse très bien, mes souvenirs. C’est pas là le problème. J’ai payé cher de psychanalyse pour en arriver là. « Là », c’est à dire à s’apercevoir qu’on a beau comprendre où est le problème, on ne l’a pas résolu pour autant. J’ai remercié la psy, d’ailleurs. Je lui ai dit que je ne voulais plus payer quarante euros de l’heure pour du vent, que je ne paierais plus si elle ne me donnait pas des moyens concrets pour m’en sortir. « Ce n’est pas mon travail, c’est le vôtre », a-t-elle rétorqué. « Vous me devez quarante euros », ajouta-t-elle comme je partais sans la régler. « Si c’est l’argent qui vous intéresse, c’est tout ce que vous aurez ! » Je ne sais pas ce qui m’a pris de lui balancer ça. C’est une réplique de la princesse Leia. Il est vrai que Leia a été mon modèle de féminisme quand j’étais gosse. Cette meuf avec son chignon qui canarde les soldats de l’Empire à coup de pistolaser et parle aux héros comme à des chiens : voilà une vraie femme sauvage, bordel ! Il faut d’ailleurs que j’écrive à Clarissa Pinkola Estes : ça manque, dans son bouquin, le mythe de la princesse Leia !
Bref, je regarde l’heure : il serait encore temps de sortir… où, au juste ? Non, c’est idiot ce besoin de sortir. Je vais plutôt voir s’il n’y a pas quelqu’un sur MSN. J’éteins la Tarévision et j’allume le Torturateur pour me connecter à l’Enfernet ! Quelle belle vie que la nôtre ! « Bienvenue. » Merci Windows : je suis chez moi et… Bref, je suis un peu irritée ce soir ! Connexion. Lancer MSN. Qui est là ? Mmh. Pas elle. Pas elle. Pas lui. Pas… « Coucou, ça va ? » Merde : d’entre tous y faut que ce soit Stèph qui me hèle. « Oui, ça va, pas le temps de parler désolé. » Pas de réponse : combien vous pariez qu’elle est vexée ? Je la vois déjà dire à son cher mari que décidément sa sœur est une ingrate. A la place je clique sur « Sam » et j’envoie un smiley enthousiaste en guise de bonjour. J’attends. Pas de réponse. Stèph revient à la charge : « T’as vraiment pas une minute ? » « Qu’est-ce qui se passe ? » « Roland est sorti, les gosses sont au lit, je m’ennuie. » Extraordinaire, cette fille ! « T’as pas un livre à lire ? » « Dis-le si je te gonfle ! » Pendant ce temps j’envoie un wizz à Sam, pour attirer son attention, et l’écran de l’ordinateur tremble. Toujours pas de réaction. « T’es là ? » Oui, oui, Stèph, je suis toujours là. Nom de Dieu, celle-là m’a oubliée pendant une décennie, puis du jour où la voilà mariée et fourbie de deux gamins : elle en a plus que pour sa cadette. Je regrette l’époque du téléphone, au moins ça coûtait cher. A présent, elle me tient la jambe sur MSN des nuits entières ! Je réentends la voix de David :
« - Tu viens te coucher ?
- Attends, Stèph est en train de me raconter sa journée de merde. »
« - Agnès, tu veux pas qu’on regarde un film ?
- Ben là je peux pas, Stèph vient de s’engueuler avec Roland, elle a besoin de parler. »
« - Agnès, j’ai envie de te faire l’amour.
- Moi aussi, David, mais pas tout de suite. »
« - Agnès, je viens de me branler dans les toilettes en pensant à toi.
- … »
Un petit rectangle en bas de l’écran devient orange : Sam ! Mon meilleur pote, exilé en Guadeloupe. Là, pour le coup, je regrette pas l’époque du téléphone… Je lui conte mes malheurs et expédie une réplique à Stèph de temps en temps : « Oui, oui. » « Je comprends. » « C’est sûr. » « Et avec ta chef, ça se passe mieux ? (histoire de faire interactif.) » Stèph me wizze la gueule. Qu’est-ce que j’ai dit ? « Tu te fous de moi ? Je viens de te dire que ma chef est de pire en pire ! » Argh ! Prise en flagrant délit. « Désolé, je mène deux conversations en même temps. » « Si tu t’en fous de ce que bla bla bla… » J’appelle Sam au secours. Il me demande l’adresse MSN de Stèph qui continue à monologuer son indignation. Ils se connaissent, après tout, alors je lui donne. Il m’envoie un smiley hilare et je commence à craindre le pire. Stèph me re-wizze et c’est pour me dire d’aller me faire foutre et elle déconnecte. « Qu’est-ce que tu lui as dit ? » « Juste d’arrêter de t’emmerder avec ses histoires insipides et ennuyeuses. » J’éclate de rire, mais mon hilarité se bloque d’un coup, et je reste bête, la bouche ouverte. Je viens de réaliser qu’il n’y a pas de quoi rire : ce que Sam a fait, j’aurais du le faire depuis des lustres. Je me sens nulle.
Le lendemain, j’arrive au travail avec une demi-heure de retard. Les collègues me demandent si ça va et j’acquiesce en silence. Pas envie de partager mon deuil. Se faire quitter, ça peut briser le cœur, mais ça brise surtout l’ego. Je préfère m’habituer un peu à l’idée avant de clamer ma honte au monde. S’il y a une chose qui me fait froid dans le dos, qui suffit parfois à me faire couper les ponts avec des gens, c’est quand je leur annonce et qu’ils me répondent : « Oui, il m’a dit. » Ça me rend dingue ! C’est mon humiliation, c’est à moi de l’annoncer ! L’autre fois j’étais vraiment triste pour ce pauvre Jean-Pierre Pernaud, quand toutes les couvertures de magazines affichaient « Sa femme l’a quitté. » Comme si c’était pas assez dur d’assumer ça face à soi-même, face à l’autre, face à tous les autres, ceux qui vous ont connus ensemble. Alors je me suis figuré l’effroi de voir ça écrit à tous les coins de rues, étalé devant la France entière. J’imagine le truc de fous : « Agnès Grimaud : David l’a quittée. » Nom de Dieu ! Je vous jure que je fuirais à l’étranger et qu’on ne me reverrait jamais ! Je le ferais !
La journée s’écoule pépère, je suis là à modifier des données dans l’ordinateur en pensant à autre chose. Pour peu que je me goure par inattention, de pauvres bougres vont attendre leurs remboursements pendant des semaines, et d’autres n’auront pas leur CMU. C’est une responsabilité. Pour le coup, je m’en tape totalement ! C’est pour fuir Maman que j’ai fini mes études aussi vite que possible, passé des concours, entamé ma carrière tranquille à la sécurité sociale… C’était le plus important : partir ! Ça a pris trois ans, trois longues années à vivre sans vie privée, sans plus oser ramener quiconque à la maison, à sortir en douce pour n’être pas suivie (et me le faire reprocher en rentrant, bien sûr.)
J’ai très vite vécu avec des hommes… et souvent ils m’ont très vite fuie. En fait, au lieu de redéfinir mes rapports avec Maman et Stèph en fonction de mes rapports aux autres, je redéfinissais mes rapports avec tout le monde en fonction de mes rapports avec elles. Au travail, j’ai longtemps eu le don d’exaspérer tout le monde sans comprendre pourquoi ! D’un coté, je me comportais avec mes supérieurs comme une sorte de copine/mentor. J’adorais leur donner des conseils à tous bouts de champs sur la manière dont ils devaient bosser, tout en étant d’une familiarité outrancière. Eux, en retour, ils adoraient me crier dessus et je me demandais pourquoi… Avec les collègues de mon niveau, à l’inverse, j’étais une petite fille : toujours à demander leur avis, à me calquer sur eux, à craindre leurs réprimandes. Bizarrement, ça a fait croire à certains mâles que je coucherais avec eux dans les toilettes du bureau. Et à certaines femelles qu’elles avaient trouvé un larbin pour endurer leurs humeurs et faire du café. Les femelles au moins avaient raison.
Alors mes mecs… ben c’est pas compliqué, j’ai toujours calqué mon implication sur la leur : ils s’éloignent, je m’éloigne ; ils se rapprochent, je me rapproche… Mon histoire la plus longue c’était avec Frank : j’ai passé six ans avec lui, dont les deux dernières années à le voir genre une fois par mois. Officiellement on était toujours ensemble. Je l’ai pas trompé et je crois pas qu’il m’ait trompé non plus, enfin j’en sais rien. Ce qui est sûr c’est qu’en deux ans, on a pas du se voir plus de trente fois ! Je lui prenais la tête avec mes humeurs changeantes, du coup il ne donnait pas signe de vie. En même temps il m’aimait, donc il avait peur de me quitter, donc ça donnait cette espèce de statu quo. Moi je laissais couler… Bref, il a fini par me plaquer quand même. Et là : ça m’a brisé le cœur pendant des mois. Bizarre, non ? L’autre gros problème, c’est que quoi qu’il arrive, quoi qu’il arrive, mes amants passent toujours après Stèph, Maman et -par extension- Papa. Mauvais choix ! Je l’ai appris à la dure : les hommes y faut les chouchouter, les bichonner, les faire passer en premier (tiens, ça rime, ça ferait un bon refrain de chanson : « les hommes y faut les chouchouter les bichonner les faire passer en premier. » Avec une bonne mélodie on tient un tube, je songe entre deux feuilles de maladies.) Bref, faîtes passer quelque chose ou quelqu’un avant eux : les voilà trahis par leur maman de substitution, et c’est la crise. J’entends encore cette réplique récurrente : « Si on a un enfant, il pourra bien crever la bouche ouverte que si ta mère ou ta sœur a un problème tu n’en auras cure ! » J’y ai eu droit un paquet de fois à celle-là. Tu parles d’une lâcheté ! Se cacher derrière un enfant hypothétique pour masquer qu’on en est encore un ! Enfin bref : c’était la merde.
En sortant du taf, je vais rendre visite à Papa. Je fais ça un soir sur deux. Oui, je sais, c’est beaucoup. Mais avant de le quitter, Maman m’a fait promettre de veiller sur lui. Et moi comme une conne qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai promis, bien sûr. Est-ce qu’elle n’aurait pas du lui dire à lui de veiller sur moi ? Non, bien sûr, ça n’aurait pas été logique : c’est elle qui part et je dois veiller sur Papa. Tous les deux jours c’est le même rituel : Papa est tellement seul. Il aurait pu se retrouver quelqu’un. C’est pourtant pas ce qui manque, les bonnes femmes que leurs maris ont quittées pour une fille de vingt ans ou un cancer du colon. Mais il s’est tellement ramolli ces dernières années… Je le trouve devant sa télé, à regarder bêtement Questions pour un champion. « Qu’est-ce qu’ils sont cultivés, quand même ! » « Qu’est-ce qu’on se fait chier, à soixante ans », j’ai envie de lui répondre à chaque fois ! « Et avec David, ça va bien ? » « Pas plus mal qu’avant-hier, Papa. » Je lui ai apporté quelques trucs à grignoter, et un livre : Le désert des Tartares, de Buzzati. Peut-être que ça le réveillera, qu’il se rendra compte qu’un beau jour il va mourir et qu’il aura attendu son destin au mauvais endroit (devant Questions pour un champion, en l’occurrence.) « Oh, je l’ai déjà lu », qu’il me balance. « Ne t’inquiète pas : j’ai vécu assez longtemps avec ta mère pour savoir ce qu’est une forteresse militaire au milieu du désert. » Je reste béate d’admiration devant cette réplique : pas si ramollo du cerveau qu’il le fait croire, le vieux ! « Et alors, qu’est-ce que tu en as retiré ? », je demande. Il me regarde et sourit. Ce sera sa seule réponse. Un sourire presque en coin, l’air d’insinuer que je le sais très bien. Je pars une heure plus tard retrouver mes fantômes, en le laissant aux siens.
Je marche une heure, le visage balayé par le vent. Maman me tape sur les nerfs comme elle a tapé sur ceux de tout le monde. Papa, Stèph, David et tous mes ex en chœur ! Elle n’est pourtant pas pire qu’une autre, cette femme, je me dis. Non, pas pire qu’une autre, et c’est bien pour ça qu’elle est dangereuse. Quelqu’un qui crie, qui frappe, qui ment, qui dénigre, on a de bonnes raisons de s’en méfier. Maman a toujours eu l’art de disparaître et de réapparaître au bon moment. Maman a toujours eu l’art de sourire. Le sourire, c’est une arme fatale : ça désamorce tout, ça vous donne l’impression d’être un bourreau si vous posez vos limites. Stèph a appris la leçon, mais son caractère de chien l’a rendue moins habile que Maman : elle finit toujours par craquer et révéler son visage de harpie. Maman, elle, c’est Circé : elle fait de vous un cochon docile et vous restez à jamais sur son île. Je marche et je marche et mes pas me guident vers la décision que j’aurais du prendre depuis longtemps. Je vais lui dire ses quatre vérités, à Maman !
Alors je me jette à l’eau ! A peine arrivée, je lui annonce que c’est terminé ! Dorénavant, elle ne me verra qu’une fois par mois au maximum, et elle n’a qu’à veiller sur Papa elle-même, et je ne veux plus suivre le moindre de ses conseils ou satisfaire la moindre de ses exigences ! J’ajoute fièrement que si ça ne lui plaît pas, c’est pareil ! Bien sûr, elle ne répond rien.
Et puis, triomphante, libérée d’un poids, je quitte le cimetière. Depuis cinq ans que j’y vais tous les deux jours, il était temps que ça cesse !
La mission
Elodie,
Je suis tellement troublée, j’aurais tant besoin de tes conseils. Je me sens si seule, depuis que tu es à Bordeaux… La mutation de ton père est vraiment mal tombée ! Si tu me demandais quoi de neuf ici ou au bahut, je ne saurais que te répondre : il semble que tout est ancré dans une routine glaçante et immuable. Je considère parfois la possibilité de commettre quelque crime ou toute autre chose extravagante qui pourrait réveiller les gens autour de moi. Mais ce n’est pas pour te décrire la torpeur du lycée que je t’écris, tu la connais trop bien. J’ai rencontré un garçon. Un certain Sylvain, qui est à la fac, en deuxième année de philo. On s’est pour ainsi dire rentré dedans à une soirée chez Daphné : figure-toi qu’il a eu le culot de dire que Baudelaire était un poète à la noix, pour adolescentes attardées. Tu imagines le sort que je lui ai fait ! Il n’empêche qu’il m’a tout de suite tapé dans l’œil. Tu le verrais avec ses cheveux mi-longs, ses yeux noirs, son petit sourire en coin, son blouson en cuir… On a fini par mettre de coté nos dissensions et parler d’autre chose. Il est d’une intelligence assez exceptionnelle, malgré son manque de goût en poésie, et il a une de ces rhétoriques ! Je dois le revoir bientôt. Du moins est-ce ce qu’il a promis. A la fois, ne nous leurrons pas : il y a sûrement à la fac des filles plus jolies et plus intéressantes que moi. Il est brillant et tu sais combien les gens brillants aiment à fréquenter leurs semblables… Que penses-tu de tout ça ? Est-il raisonnable de ma part d’espérer quelque chose ? Et toi, que deviens-tu ? T’es-tu fait de nouveaux amis, as-tu aussi rencontré quelqu’un ?
Je t’embrasse,
Isa.
*
Bordeaux, le 25 mars 2005,
Coucou Isa,
Alors, toujours ravie d’être à Lyon, je vois. Bah, t’inquiètes pas, l’an prochain on se retrouvera à Marseille comme prévu. Ça a l’air d’être quelque chose ce Sylvain, à ce que je vois ! Je serai contente pour toi si ça marche, en tout cas, mais arrête de te dévaluer comme ça ! Qu’est-ce que ça veut dire, « plus jolies et plus intéressantes » ? Combien de fois je t’ai déjà dit que tu étais les deux ?! Tu m’as bassinée des plombes l’an dernier avec David qui soit disant n’en avait que pour moi et finalement, avec qui il est sorti ? Enfin bon, un matin tu te réveilleras et tu comprendras. En tout cas je crois qu’un type plus âgé, à la fac, c’est ce qu’il te faut alors vas-y, fonce ! Ici c’est assez mortel. Le lycée est vraiment mieux que le notre, j’y rencontre des gens super bien, et… oui, j’ai un petit ami… C’est assez rigolo d’ailleurs : figure-toi qu’il s’appelle Silvère ! Eternells syncronismes entre nous ! Il est vraiment bien, je crois, et… il baise comme un dieu ! Mais ça c’est quelque chose que tu découvriras bientôt, je l’espère. Peut-être avec Sylvain ! Allez ma chérie, je t’embrasse bien fort. Fais gaffe à ton karma et laisse tomber tes histoires de crimes, tu as mieux à faire.
Mille bisous, Y
Ton Elodie.
*
Lyon, le 27 mars 2005.
Elodie,
A peine reçue ta lettre, je m’empresse de te répondre ! C’est que je n’ai plus grand monde à qui me confier… Tu as sans doute raison sur le fait que je me sous-estime trop. Heureusement, il y a ces six cent abrutis au lycée pour me rappeler qu’il existe autrement plus médiocre que moi ! Si tu savais les nouvelles inepties que Delphine et Chloé ont proférées aujourd’hui ! J’ai revu Sylvain et je crois que je vais tomber amoureuse ! Il est tellement tellement ! Il m’a emmené dans un bar branché, le Café 203. Rien que ce lieu est preuve de tout ce qu’il a à m’apporter : un endroit empli d’êtres passionnants : artistes, universitaires, etc. Sylvain m’a offert un livre de poésie, que je dois, paraît-il, absolument lire. Antonin Artaud, tu connais ? J’ai commencé à en survoler quelques lignes et ça semble en effet assez excellent, quoi que loin derrière notre cher Charles. Bref, toujours est-il que nous avons discuté deux heures ! J’ai commis quelques impairs : lorsque je lui ai demandé ce que faisaient ses parents, il a éclaté de rire. Il a expliqué qu’à son âge, la question première que l’on se posait n’était plus « que font tes parents ? », mais « que fais-tu ? » Ça m’a terriblement gênée, je me suis sentie une vraie gamine ! Il a dit que c’était pas la peine de devenir toute rouge et je le suis devenue sans doute encore plus. Malgré ses airs taquins, il n’était pas méprisant, enfin je crois. Ce qui n’empêche en rien qu’il m’impressionne terriblement, d’ailleurs. Je crois qu’il s’en rend compte et qu’il essaie de minimiser cet effet qu’il a sur moi. N’est-ce pas charmant ? Pour le moment je serais incapable de te dire si je lui plais ou pas, en tout cas il ne laisse rien paraître. Mais il n’a pas lancé la phrase fatidique, celle qui brise tous les espoirs : celle dans laquelle il eut glissé un affreux « ma copine. » De fait, je nourris encore quelque espoir…
Je te tiens au courant, salue ton Silvère (ô amusante coïncidence, en effet) de ma part.
Isa.
*
MSN Messenger, 27 mars 2005, 22h37.
Sylvain dit :
Salut !
Sylvain dit :
T’es là ?
Max dit :
Je suis TOUJOURS là ! Alors, tombeur, koi 2 9 ?
Sylvain dit :
J’ai recapté Isabelle hier.
Max dit :
Yes ! Alors ? Tu vas l’ajouter à ton palmarès ?
Sylvain dit :
Tu sais que j’aime pas quand t’emploies ce mot.
Max dit :
PALMARES PALMARES PALMARES
Sylvain dit :
;-(
Max dit :
C’est bien de ça qu’il s’agit.
Sylvain dit :
Tu réduis tout, ça m’agace. J’ai une responsabilité envers ces filles ! Et toi aussi d’ailleurs.
Max dit :
Lol. Tu parles d’un baratin ! Enfin bref, à quoi elle ressemble ?
Sylvain dit :
Brune, cheveux longs, grands yeux marron. Un peu d’acné mais rien de méchant. Fine comme tu les aimes, pas très grande. Elle est un peu naïve mais vraiment pas conne. Je pense qu’elle est très méprisante avec les gens, en général. De ce point de vue-là, les garçons de son âge doivent pas trop l’intéresser.
Max dit :
Tu parles d’un scoop. Enfin ça me plait bien. Elle te kiffe, alors ?
Sylvain dit :
Oui. Je lui ai pas encore signifié mon intérêt mais je pense qu’elle attend que ça. Comment ça se passe avec Vanessa ?
Max dit :
Ça se passe. Je crois qu’elle a bien compris comment se situer par rapport à nous, donc tout va bien. Par contre il faut absolument que je te présente Eve !
Sylvain dit :
C ki ?
Max dit :
Une bombe ! Ça m’étonnerait franchement qu’elle soit vierge mais nom de Dieu je la veux et tu vas la vouloir aussi !
Sylvain dit :
Lol.
Max dit :
Bon, allez, je vais jouer un peu à SoulCalibur avant de me pieuter ! On se voit demain comme prévu ?
Sylvain dit :
Yes sir. Te fais pas démonter par Cervantès.
Max dit :
T’inquiète, je maîtrise ! @ ++
Sylvain dit :
@+
*
Lyon, le 1er avril 2005.
Ma chère Elodie,
Je n’ai pas encore reçu de réponse de ta part, mais je voulais t’informer de la merveilleuse nouvelle ! Mes lèvres ont effleuré celles de Sylvain hier soir, alors qu’il m’avait emmené à une extraordinaire soirée chez des amis à lui (son monde est tellement fascinant !) Je voulais que tu sois la première à le savoir. Sylvain m’a fait tant de compliments ! Je lui ai avoué que son entrée dans ma vie était un merveilleux don du ciel, mais je crois qu’il l’avait compris de lui-même. Il en a tellement vu, tellement vécu… Pourrais-je le faire tomber amoureux de moi ? Il me regardait d’une telle façon ! J’avais l’impression d’être la plus belle fille du monde ! J’ignore si on t’a déjà regardé comme ça mais c’est… wow ! Tellement charmant ! Tellement rassurant !
Mille bises.
Isa.
*
Bordeaux, le 3 avril 2005.
Salut toi,
Moi pas très gaie aujourd’hui. Moi quittée par Silvère pour une pétasse. Beaucoup pleuré. Ne prend pas ça comme un signe de mauvais augure. Je te souhaite le meilleur avec Sylvain, il a l’air bien pour toi. Fais juste attention à toi, les mecs sont tellement imprévisibles ! Je me sens down, mais ça ira mieux dans quelques jours, ne t’inquiète pas. Ceci dit, n’hésite pas à me passer un coup de fil, ça me fera plaisir (tu sais que Maman m’a interdit de téléphoner à Lyon de la maison.)
Je t’embrasse fort.
Elo.
PS : Tu me fais toujours rire avec ta façon d’écrire les lettres à la manière d’une héroïne de roman du 19ème siècle. Ça m’a quand même un peu remonté le moral de te lire.
*
MSN Messenger, 5 avril 2005, 23h22.
Sylvain dit :
On a passé des moments supers ces derniers jours. Cette fille a un potentiel énorme !
Max dit :
C’est cool ! Vivement que tu me la présentes !
Sylvain dit :
Elle va te plaire. Elle a adoré Artaud. Et elle m’épate, elle est plus mûre pour son âge que je ne pensais !
--
Isa dit :
Sylvain ?
Sylvain dit :
Coucou toi. Comment es-tu ce soir ?
Isa dit :
Nue.
Sylvain dit :
Lol.
Sylvain dit :
Je parlais de ton humeur.
--
Sylvain dit :
Elle vient de se connecter !
Max dit :
File son adresse MSN !
Sylvain dit :
Arrête tes conneries !
--
Isa dit :
Ça va. J’ai appris une triste nouvelle. Ça veut dire quoi « lol » ?
Sylvain dit :
« Laugh Out Loud », « mort de rire » en anglais. C’est quoi ta nouvelle ?
Isa dit :
Tu peux pas dire « mdr » comme tout le monde ?
Isa dit :
Ma meilleure amie, tu sais, celle qui est partie à Bordeaux, elle s’est fait larguer.
Sylvain dit :
Oh… Navré pour elle.
--
Sylvain dit :
Et puis t’avais qu’à venir à la soirée de Tif et Claude vendredi.
Max dit :
Et rater mon rencard avec Eve ?! T’es pas malade ?!
Sylvain dit :
C’est vrai que ça avait l’air de valoir le coup !
Max dit :
Nom de Dieu ce qu’elle sait faire avec son corps !
Sylvain dit :
Elle a quel âge déjà ?
Max dit :
15 ans. Elle était avec un sale beauf depuis deux ans, son seul type avant moi, en fait ! Apparemment il était temps qu’elle nous rencontre !
--
Isa dit :
Elle me manque tellement.
Sylvain dit :
Tu vas la retrouver à Marseille dans 6 mois, vous allez habiter ensemble… Ça va vite passer.
Isa dit :
Si je vais à Marseille… Rien n’est sûr à présent.
Sylvain dit :
Pourquoi ? Tu veux rester à Lyon maintenant ?
Isa dit :
Ben… C’est pas ça, mais… toi & moi, tout ça.
--
Sylvain dit :
Oh la poisse !
Max dit :
???
Sylvain dit :
Elle vient de me dire qu’elle remettait en question d’aller à Marseille l’an prochain à cause de nous !
Max dit :
Elle a dit ça ?
Sylvain dit :
Wi.
Max dit :
C’est malin ! Tu lui as pas expliqué la mission.
Sylvain dit :
Non, ça me semblait un peu tôt. Tu sais qu’en général, j’en parle pas tout de suite !
Max dit :
Et ben tu devrais. Moi Eve je lui ai dit dès le départ.
Sylvain dit :
Pour toi la mission vient après le plaisir. Moi c’est différent.
Max dit :
T’assumes pas, oui !
--
Isa dit :
Tu es là ?
Sylvain dit :
Oui, excuse-moi, je parle avec quelqu’un d’autre en même temps.
Isa dit :
Une fille ?
Sylvain dit :
Non, andouille. Mon meilleur pote, Max. Je t’en ai parlé.
Isa dit :
Ah oui, celui qui fait psycho.
Sylvain dit :
Oui c’est ça.
--
Max dit :
Alors ?
Sylvain dit :
Attend.
--
Sylvain dit :
Tu sais, pour ce que tu viens de me dire.
Isa dit :
Oui ?
Sylvain dit :
C’est peut-être un peu tôt pour que tu changes tes projets à cause de moi, non ?
Sylvain dit :
T là ?
Isa dit :
;-(
Isa dit :
Oui. Je suis là. Je suis sensée prendre ça comment ?
Sylvain dit :
Bien. Je dis simplement que ça fait quelques jours qu’on est ensemble, on sait pas encore où ça va.
Isa dit :
Moi je suis sérieuse dans cette relation.
Sylvain dit :
Moi aussi, c’est pas le propos. Tu as eu beaucoup de relations avant moi ?
Isa dit :
Non, 3 ou 4, rien de solide ni de très long.
Sylvain dit :
Tout est là, tu verras qu’on ne remet pas sa vie en cause au bout de 3 jours. C’est plus sain. Il est trop tôt pour savoir si tu es prête à sacrifier Marseille pour nous deux. Ça pourrait ne pas durer, enfin on sait pas.
Isa dit :
Tu me fais peur. Ça donne l’impression que tu t’en fous.
Sylvain dit :
Isa tu as 17 ans, j’en ai 21. Je t’assure que ça n’a rien à voir avec s’en foutre. C’est juste être un peu adulte.
--
Max dit :
Alors ?
Sylvain dit :
Je lui explique pas de plans sur la comète, tout ça. Ça la fait flipper.
Max dit :
Tu veux mon avis ? Des fois t’es un putain d’hypocrite.
Sylvain dit :
Tout ça dépasse mon petit nombril ! Et le tien aussi si tu veux savoir !
Max dit :
Moi au moins je me cache pas derrière un délire messianique.
Sylvain dit :
Ta gueule !
--
Isa dit :
Si tu le dis… Je te fais confiance.
Sylvain dit :
Tu as raison. Tu sais, j’ai eu pas mal d’histoires. C’est dur de tomber sur la bonne personne, même quand au début ça a l’air génial.
Isa dit :
Je vais me coucher. Bisous.
Sylvain dit :
Bisous. A demain. On en reparlera.
Isa dit :
OK, bonne nuit.
--
Sylvain dit :
Bon, elle est partie se coucher.
Max dit :
A propos, Eve aimerait bien faire ta connaissance !
Sylvain dit :
C’est vrai ?
*
Lyon, le 7 avril 2005.
Cher Sylvain, mon amour,
Je suis tellement désolée de t’avoir giflé hier.
J’ai longuement réfléchi.
C’est oui.
J’espère que tu trouveras mon mot ce soir.
Y, Isabelle.
*
Bordeaux, le 7 avril 2005.
Coucou ma chérie,
Je suis tellement heureuse que tu m’ais téléphoné hier, ça m’a fait un de ces biens. Pas de t’entendre pleurer, bien sûr, mais de t’entendre tout court. J’ai repensé à tout ce que tu m’as dit, et j’espère que je ne t’ai pas donné un mauvais conseil. Ils ont quand même l’air bizarre ces deux-là. Enfin il faudrait savoir si ce que t’as raconté Sylvain, c’est du baratin ou pas. Toujours est-il que je reste sur ma position : tu as tout à y gagner à condition de ne pas t’attacher. Si ton Sylvain sait comment fonctionne le corps d’une fille, c’est du tout bénèf’ ! Tu te rappelles de ce qui est arrivé à cette pauvre Violaine, dégouttée du sexe après une sale première expérience. Tout est préférable à ça ! Soit Sylvain et son pote sont deux balnaves, soit c’est des malades mentaux, mais s’ils baisent bien...
Cette lettre est absurde.
Je t’embrasse. Fais très, très attention à toi.
Elo.
*
Lyon, le 8 avril 2005.
Murmures soie.
Baisers moi(te)s.
Peau frémissante.
Doigts fouineuravageurs.
Gémissements mmh.
Lèvres humides.
Larmes perles.
Cris de…
Isa, tard dans la nuit.
*
From : sylvain.girond@hotmail.com
To : maxdaboss@hotmail.com
8 avril 2005.
Wow !
*
Lyon, le 9 avril 2005
Ma chérie !
Comme j’ai bien fait de t’écouter ! Ce qui s’est passé, c’était juste… merveilleux ! Je te raconterai les détails de vive voix une autre fois, mais quel délice ! Quel bonheur, quel piment, quelle découverte ! Jamais ce que je fais seule ne m’aurait laissé imaginer que… Enfin bref, me voilà initiée aux joies de la chair…
Il y a pourtant un problème. Tu vas me gronder, je sais. Je suis folle amoureuse, à présent. Je veux dire vraiment amoureuse. Comment imaginer faire ça avec un autre que Sylvain ? Comment imaginer vivre sans lui ? Je dois trouver un moyen de le rendre dépendant aussi. Es muss sein !
Isa la folle (de lui.)
*
MSN Messenger, 17 avril 2005, 01h39.
Max dit :
Hola ! Ça va mieux ?
Sylvain dit :
Non.
Max dit :
Tu veux passer à la maison mater un film ?
Sylvain dit :
Non.
Max dit :
Discuter ?
Sylvain dit :
C’est pas ce qu’on est en train de faire ?
Max dit :
Faire l’amour avec Eve ?
Sylvain dit :
Très drôle.
Max dit :
Elle est à côté de moi.
Max dit :
Coucou Sylvain. C’est Eve. ;-b
Sylvain dit :
Salut Eve.
Max dit :
Tu veux que je vienne te remonter le moral ? Je suis sûr que Max ne m’en voudra pas.
Sylvain dit :
J’adorerais. Tu es magnifique et je meurs d’envie de te faire l’amour. Le problème c’est que je ne peux pas.
Max dit :
Max m’a touché deux mots de ta situation. Tu crois pas que tu te tortures pour rien ?
Max dit :
Elle a raison, t’est grave prise de choux ! T’es grave tout court, même !
Sylvain dit :
Bon, si c’est pour entendre ça je préfère tchater avec quelqu’un d’autre ! ;-(
Max dit :
Excuse, vieux frère. J’aime bien te bousculer un peu tu sais bien. Bon, t’as des sentiments pour Isa, c’est bien, non ?
Sylvain dit :
Non c’est pas bien du tout ! Et toutes les autres ?!
Max dit :
Je suis encore là, mec !
Sylvain dit :
Hors de propos. Je suis l’instigateur. Je dois poursuivre la mission.
Max dit :
Syl, c’est Eve. Tu lui as dit que tu la kiffes ?
Sylvain dit :
Non, surtout pas ! Je suis trop dans le flou. De toute façon je veux pas faire des promesses dans le vent. Déjà que je lui mets grave la pression pour qu’elle aille à Marseille l’an prochain…
Max dit :
Mais ça te brise le cœur.
Sylvain dit :
Oui mais au moins ça résoudrait le problème.
*
MSN Messenger, 19 avril 2005, 21h48.
Isa dit :
Salut Max.
Max dit :
Coucou jolie toi !
Max dit :
Tu t’es remise de la cuite de samedi.
Isa dit :
Lol. Oui, plutôt bien, merci.
Max dit :
Koi 2 9 ?
Isa dit :
Rien.
Isa dit :
Dis…
Max dit :
???
Isa dit :
Ça m’embête un peu.
Isa dit :
De te parler de ça.
Max dit :
???
Isa dit :
Je peux te faire confiance ?
Max dit :
Oui. Enfin je crois. Ça concerne Sylvain c’est ça ?
Isa dit :
Oui.
Max dit :
Tu veux savoir quoi ?
Isa dit :
Il m’aime ?
Max dit :
…
Isa dit :
Quoi, « … » ?
Max dit :
Je suis pas habilité à dévoiler ce genre d’information.
Isa dit :
Alors il m’aime.
Max dit :
J’ai pas dis ça !
Isa dit :
J’ai dix-sept ans, mais ça fait pas de moi une parfaite imbécile.
Max dit :
Je vois.
Isa dit :
Il a des pop-songs dans les yeux quand il est avec moi.
Max dit :
Drôle d’expression.
Isa dit :
Il en faut.
Isa dit :
Pourquoi il ment ? Il me trompe ?
Max dit :
Non. Il se prend pour Jésus, c’est différent.
Isa dit :
Toi aussi, non ?
Max dit :
Je prends ça un peu moins au sérieux. Je pense que ce qu’on fait est utile, mais le jour où je tomberai amoureux je tomberai amoureux et on s’arrêtera là pour la Sainte Croisade !
Isa dit :
Que faire ?
Max dit :
Le tromper.
Isa dit :
:-o Pourquoi ?!
Max dit :
Si tu fais semblant de le quitter il sautera sur l’occasion : il souffrira mais il te laissera partir sans rien faire parce que ça l’arrangera rapport à la mission. Et il coupera les ponts avec toi pour faire son deuil plus vite. Ensuite il ira baiser la première qui passe. C’est toi qui souffriras.
Isa dit :
Et… ?
Max dit :
Si tu le trompes, que tu lui dis, mais que tu veux rester avec lui, ça va lui faire mal, il va se rendre compte qu’il a peur de te perdre et tout le tralala habituel quand on se fait tromper.
Isa dit :
Ché pas. On m’a jamais trompé.
Max dit :
Ça viendra bien assez tôt j’en ai peur.
Isa dit :
Tu crois vraiment que ça marcherait ton truc ?
*
Bordeaux, le 24 avril 2005
Ma pauvre Isa,
Drôle d’histoire que tu me racontes là.
Que dois-je en penser ?
Pour le coup, tu aurais du m’en parler avant.
Tu connais bien mal les garçons et ce qui s’est passé en est la preuve : blesser l’orgueil d’un keum : ouh la la ! Si j’étais toi je dirais rien. M’est avis que tu t’es fait mener en bateau par ce Max à qui je botterais bien le cul ! Si seulement j’étais à Lyon ! Maintenant te voilà encore plus paumée qu’avant.
Ne lui dit rien, rien du tout.
Sinon, pour te donner quelques nouvelles, j’ai un nouveau copain : Seb. C’est un étudiant lui aussi, mais un gars normal, pas un détraqué comme tes deux amis. Je pense qu’on ira loin tous les deux, parce qu’il se dit prêt à déménager sur Marseille pour me suivre. Ça te dérange si on a un colocataire ? Si bien sûr tu viens toujours sur Marseille avec moi, ce dont je te supplie. Je sais ce que c’est que d’être amoureuse, mais là ton histoire ça devient n’importe quoi et j’espère que tu ne vas pas tout gâcher pour un don juan à la mord-moi-le nœud.
Pardonne-moi d’être dure. Je préfère dire les choses comme je les pense.
Je te kiss très fort, fais gaffe à toi,
Elodie.
*
Lyon, le 27 avril 2005.
Elodie,
Tu avais raison.
Je suis si malheureuse.
J’ai décidé de t’écouter et de ne rien dire à Sylvain, et tant pis s’il continue à jouer l’indifférent, j’ai trop peur de le perdre. J’ai pleuré toute la soirée. Si au moins j’avais trouvé ça désagréable avec Max, je ne culpabiliserais pas tant. Mais j’ai adoré ! Je n’avais aucun sentiment mais physiquement c’était mieux qu’avec Sylvain. Je crois que j’ai eu un orgasme vaginal ou quelque chose qui s’en rapprochait ! Comment peut-on avoir plus de plaisir avec un garçon qu’on n’aime pas qu’avec celui qu’on aime ? D’autant qu’on ne peut pas dire que Sylvain ne se préoccupe pas de mon plaisir ! On a refait l’amour hier et c’était toujours aussi bon, je préfère faire l’amour avec lui c’est sûr… mais je n’ai pas joui. En tout cas pas comme avec Max. Toi qui as davantage d’expérience en ce domaine, saurais-tu éclairer ma lanterne ?
Je me déteste ! Comment ai-je pu lui faire ça, lui qui a renoncé à toutes les autres pour moi ? Du moins c’est ce que m’a juré Max. Comme quoi ce n’est pas un si mauvais bougre, d’ailleurs. S’il avait voulu me « mener en bateau », comme tu dis, n’aurait-il pas prétendu que Sylvain me trompait ?
Je suis une salope, n’est-ce pas ?
Pour ton nouvel ami, je suis heureuse pour toi. Mais pour être franche… Non, je ne me sens pas de tenir la chandelle à Marseille avec vous. En un sens tant mieux s’il y va avec toi : en ce cas tu n’as plus besoin de moi. Je peux rester à Lyon, avec ou sans Sylvain on verra, et toi tu n’as qu’à filer le parfait amour au bord de la mer.
Répond-moi vite s’il te plait.
Ton Isa.
*
Bordeaux, le 30 avril 2005.
Mon Isa,
Si tu arrêtais le mélodrame, on avancerait déjà plus vite !
Tout d’abord il n’est pas question que tu tiennes quelque chandelle que ce soit ! Tu me prends pour une lâcheuse ? Seb prendra un appartement tout seul et on habitera toutes les deux et voilà tout ! Tu es ma meilleure amie ! Pour la vie ! J’espère que tu resteras pas accrochée à cette idée à la con de rester à Lyon et qu’on sera colocataires comme prévu !
Ensuite, arrête de te flageller comme ça, tu veux ? Non, tu n’es pas une salope ! T’en as pas marre de cette vision macho à deux balles ? Max et Sylvain se tapent toutes les filles de la terre et ce sont des saints ? Toi tu couches avec un type et t’es une salope ? Arrête ton char ! Tu n’as rien fait de mal, cesse d’avoir une image aussi nulle de toi-même !
Tu as pris plus de plaisir avec Max ? La belle affaire ! C’est sans doute qu’il fait mieux l’amour, voilà tout ! Il faudrait qu’on en parle de vive voix (quel dommage que le téléphone soit si cher !) mais ça me surprend pas. Je t’ai pourtant assez raconté mes expériences pour que tu saches qu’amour et plaisir, ben… ça va pas toujours ensemble, quoi !
Enfin bref, tu deviens une femme, ma toute belle, et tu as encore bien des choses à découvrir.
Tiens-moi au jus.
Je t’embrasse très fort.
Ton amie, Elo.
*
Lyon, le 2 mai 2005
Elo Elo Elo…
Il est quatre heures du matin et je n’arrive pas à dormir. Je n’arrête pas de chialer comme une gosse depuis que j’ai raccroché… Comme je voudrais te parler encore, mais je n’ose pas rappeler à une heure pareille.
Je n’arrive pas à croire que ce salaud de Max ait tout balancé. Il était sur MSN ce soir, je l’ai bombardé de messages mais ce fils de pute m’a ignoré !
J’arrive encore moins à croire que Sylvain m’a quitté !
Il avait l’air soulagé. Il souffrait mais en même temps il avait l’air soulagé.
« Il paraît que ça t’a plu. Souviens-toi de ça si tu es trop triste : tu peux être heureuse avec un autre, il n’y a pas que moi. Tu as la vie devant toi. »
Je n’oublierai jamais ces mots, je crois. Ils dansent dans ma tête et ne me réconfortent pas du tout…
Sylvain est si bon… Penser à moi alors que je l’ai trompé !
Enfin… Je t’ai déjà dit tout ça tout à l’heure, n’est-ce pas ?
J’ai l’impression que ma vie est finie ! Je n’arrive pas du tout à me projeter dans l’avenir sans lui ! Marseille me semble une abstraction. Tout me semble abstrait, en fait.
Je ne sais même pas pourquoi je t’écris, j’ai besoin de parler.
J’ai tellement hâte de te voir.
Isa.
*
Lyon, le 5 mai 2005.
Sylvain, mon cher, mon très cher amour,
Trois jours déjà. Les trois jours les plus longs de mon existence. Je sais, cette phrase flonflon est indigne d’une adepte de Charles et Antonin, mais que veux-tu ? Je n’ai guère les idées en place…
Tu me manques tellement… Je suis tellement déroutée par ce qui s’est passé… Je voudrais te ré-expliquer pourquoi et comment j’ai fait ce que j’ai fait, comment je me suis faite embobiner par Max, mais à quoi bon ? Nous avons déjà fait le tour du problème… Que pourrais-je ajouter qui justifie mes actes ?
Ta logique me dépasse. Tu dis que tu m’aimes et tu me quittes. Quelle est cette folie ? Où nous mène-t-elle ? Ne te fixeras-tu jamais avec quelqu’un ? Quant à ce que je surmonte cette rupture… Qu’en sais-tu ? Moi je n’en sais rien, je n’en suis pas certaine, je me sens tout à fait vide… Je n’ai fait que pleurer depuis trois jours et je crains de ne faire que ça pendant des semaines. Comment me concentrer sur mes révisions dans ces conditions ? Vais-je donc devoir planter mon bac en plus de t’avoir perdu ?
J’ai longuement réfléchi à ce que tu m’as expliqué, à tes contradictions, et d’ailleurs je te remercie de ta franchise. J’ai bien compris que, outre la blessure que nous t’avons infligée avec Max, il y a cette satanée mission que tu t’es fixée. Je comprends son importance et je sais le bien que tu fais autour de toi. Peut-être est-ce folie, mais je crois que j’accepterais même de te laisser poursuivre la mission si tu voulais bien nous donner une autre chance…
Je ne peux pas t’en vouloir : il est primordial que tu continues d’initier autant de filles que possible au plaisir physique, que tu leur fasses découvrir ce bonheur, ces sensations, que je connais maintenant grâce à toi. Les garçons sont de telles brutes, de tels maladroits… Qui épanouira toutes ces filles sinon toi et Max ? Et vous ne serez pas trop de deux…
Je sais l’égoïsme, la présomption dont j’ai fait preuve en te demandant de renoncer à leur enseigner la jouissance par seul amour de moi. Mon tendre, mon généreux Sylvain. Pardonne ma jalousie, j’étais bête et j’ai appris depuis.
Tu dois accomplir ce pour quoi tu es né, mais comprend que j’aime trop faire l’amour avec toi ! L’odeur de ton corps, la force de tes bras, la douceur de tes lèvres, ton sexe aimant à l’intérieur de moi… Ce sont les plus belles choses que j’ai connues de toute ma vie. J’adore lorsque tu es sur moi, en moi, avec moi. Tes cris rauques. Ton regard plein d’assurance lorsque tu me fais me tordre de bonheur…
Tu me rends folle !
Je t’en prie, ne me prive pas de cela. Fais ce que tu as à faire. Continue d’instruire toutes ces filles, de sorte qu’elles ne permettent jamais plus à un garçon de mal leur faire l’amour. Mais continue de m’aimer moi. Continue de m’aimer à jamais.
Ne détruis pas quelque chose de beau. J’ai commis assez d’erreurs, n’y ajoute pas la tienne.
Je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime je t’aime !!!
Ta belle Isabelle.
*
MSN Messenger, 7 juillet 2005, 02h11.
Sylvain dit :
Max ?
Max dit :
Oui mon amour ?
Sylvain dit :
T’as 2 minutes pour parler ?
Max dit :
Je suis en pleine conversation avec une Suédoise, mais vas-y.
Sylvain dit :
Rien de spécial, juste un peu le blues…
Max dit :
Malheureux en amour ?
Sylvain dit :
Lol. Non, comment veux-tu ? C’est d’avoir planté mon année de fac, ça m’est resté en travers de la gorge.
Max dit :
T’as rien planté : t’es au rattrapage.
Sylvain dit :
C’est tout comme.
Max dit :
Tu parles d’une tragédie… Enfin, si ça peut te consoler t’es ni le 1er ni le dernier.
Sylvain dit :
T’en as beaucoup des comme ça ? Tu veux pas m’expliquer les enfants qui meurent de faim en Afrique, aussi ?
Max dit :
Justement, puisque tu en parles, j’ai vu un documentaire l’autre jour qui…
Sylvain dit :
T’es lourd.
Sylvain dit :
;-)
Sylvain dit :
Au moins tu me fais rigoler.
Max dit :
Heureux de te l’entendre dire !
Sylvain dit :
Tu la sors d’où ta Suédoise ?
Max dit :
Elle étudie à Lyon, en fait. Je l’ai pêcho sur Meetic. C’est mortel ce truc elles sont hyper chaudes !
Sylvain dit :
Je préfère la vraie vie.
Max dit :
Tiens, tu sais quoi, j’ai croisé ton grand amour cet après-midi.
Sylvain dit :
???
Max dit :
Isa.
Sylvain dit :
Sérieux ? Comment elle va ?
Max dit :
Elle a été plutôt froide et évasive, je pense qu’elle était pas ravie de me voir.
Sylvain dit :
Elle a dit quoi ?
Max dit :
Elle a eu son bac, elle bouge à Marseille… Pas grand chose de plus. Elle a l’air contente de se tirer.
Sylvain dit :
Elle a demandé de mes nouvelles ?
Max dit :
Pas un mot sur toi, désolé.
Sylvain dit :
Ça va.
Max dit :
Et la petite Claudia ?
Sylvain dit :
Initiée en bonne et due forme. Mais rien d’inoubliable. Par contre, j’ai passé deux nuits délicieuses avec ta Delphine.
Max dit :
Elle est yam yam, hein ?
Sylvain dit :
Grave ! ;-) Bon, allez, je te laisse avec ta blonde.
Max dit :
Elle est rousse.
Sylvain dit :
Whatever. Bonne drague.
Max dit :
Merci. @ ++.
*
MSN – Repertoire des utilisateurs
Mes statistiques
Nom
Isabelle
Âge
18
Sexe
Femme
Situation familiale
Célibataire
Lieu
Marseille, France
Profession
Etudiante
Ci-dessous, vous trouverez davantage d'informations à mon sujet...
Mieux me connaître
Douce, douce, douce… je promets d’être douce…
Ce que je préfère
A vous de le découvrir.
Hobbies/Centres d'intérêt
Lire & écrire, surtout de la poésie. Ciné, peinture, danse, arts en général. Rencontrer des gens intéressants (quoi que cela veuille dire.) Me dorer sur la plage.
Ma citation préférée
« Vous ne savez pas à quel point je renonce à moi pour être à vous. »
Ma page d'accueil
Jetez un regard sur mon site Web personnel.
*
MSN Messenger, 9 septembre 2005, 20h16.
Samuel dit :
Salut !
Isa dit :
Salut ! C’est toi le mail que j’ai reçu ?
Samuel dit :
Oui. C ton profil qui m’a plu. T super jolie !
Isa dit :
Alors comme ça tu dragues sur le net ?
Samuel dit :
Bah… Comme tout le monde… Mais je cherche rien de sérieux.
Isa dit :
Moi non plus. T’as 16 ans, c’est ça ?
Samuel dit :
Oui. Mais je traîne souvent avec D gens + âgés.
Isa dit :
Lol.
Samuel dit :
Koi ? C pas drôle !
Isa dit :
T’as pas à te justifier. Ça me gène pas le sexe avec des mecs plus jeunes.
Samuel dit :
Comment T cash !
Isa dit :
Ben... Comme tout le monde.
Isa dit :
Par contre, il y a une chose que tu dois savoir, si tu veux coucher avec moi.
Samuel dit :
C koi ?
Isa dit :
Diamant sans canapé
Flash. Les heures passent. On met un disque par-ci, on répond au téléphone par-là. Gérer. Gérer le temps, toujours. Facile pour lui de passer trop vite quand ça l’arrange, trop lentement quand ça l’arrange pas. Elle ne voit plus les années passer. Les journées si. C’est toujours ça avec le temps. Vicieux le temps.
Le lieu ? Une ville obscure et anonyme parmi tant d’autres. Une ville grise. Ni trop grande, ni trop petite. Pas une ville pour faire des rencontres. Pas une ville pour avancer. Elle se casserait bien si elle pouvait, mais elle peut pas. Enfin, c’est ce dont elle a fini par se convaincre… Alors elle reste. Elle reste et elle attend. Et pour ne pas trop attendre, elle essaie de faire. Faire, agir, bouger, botter le cul de ce monde qui se refuse à botter celui de sa vie.
Temps deux. Seule dans la maison, elle monte la garde, des fois que des Témoins de Jéhovah un peu trop hâtifs viendraient sonner à la porte. Il fut un temps ou ce genre de choses était des signes. A présent, la foi est usée. Toujours là, mais usée. Dieu c’est bien, mais ça ne fait pas tout.
Sur le télécran, les images muettes défilent, tentent désespérément de s’accorder avec le rythme du CD qui tourne. Encore le téléphone. Elle pose son livre, baisse le son, décroche. Barjavel attendra. « Allô ? Ah… c’est toi. Ouais. Non. Pourquoi pas…? » Assis sur la table, le chat l’observe. Chat sans nom qui la mate du coin de l'œil, comme si elle était Audrey Hepburn. Toujours au téléphone, elle le regarde à son tour. Mais ce chat-là n’est pas roux, et ce n’est pas George Peppard au téléphone. Chat noir, dame en noir. Elle raccroche. Jette un dernier coup d'œil sur le chat, un autre sur Barjavel. Elle sait ce qu’elle fera aujourd’hui. Elle le savait déjà avant mais on va dire que non, c’est mieux. Elle tend la main pour reprendre Barjavel et soudain se rend compte qu’elle n’a pas mangé. Pas faim. Ça attendra.
Temps trois. Joey Starr scande un quelconque pamphlet dans les baffles. La terre devrait trembler, mais elle préfère se cacher sous des tonnes de pelouse et de bitume. C’est plus sécurisant. Assise sur sa chaise, elle avale une assiette de riz en pensant qu’elle est contente qu’il l’ait appelée, comme si c’était une surprise. Au moins c’est lui qui a appelé. C’est cool. Dehors, le jardin. Dedans, cet intérieur qui reste le même. Figé. Insensible aux années. Elle regarde. S’étonne de se plaire encore dans ces meubles, ces bibelots et ces couleurs qui, pourtant, ne sont pas les siens et qu’elle n’a que trop vu. C’est quand même chez elle. Sans l’être vraiment. En fait, c’est chez son père. Mais c’est quand même chez elle. On finit par s’attacher aux choses quand elles s’attachent à nous. Elle pense à lui. Elle pense à elle. Elle pense à eux deux. Ce qu’ils furent. Ce qu’ils sont. Ce qu’ils seront. L'assiette est vide.
Dans sa chambre, elle prend un pull. Vite fait. Dans la salle de bain, coup de brosse, sans s’attarder sur le miroir. Et la voilà sur le pas de la porte. Bouffée d’air frais sur sa peau blanche. Elle est belle. Un clair de lune. Mais Debussy s’est fait écraser par NTM. Ces traits parfaits portent un masque. Soucis, galères, poids des années. Tu te caches, dame en noir.
Clef de contact, starter et tout le tralala. La voiture démarre. Sans un coup d'œil sur le pâté de maisons clonées, elle part. Les bâtiments gris défilent sous ses yeux. Elle ne les voit plus. Tourne à gauche. À droite. Encore à gauche... Quitte une banlieue pour entrer dans une autre. Les banlieues de cette ville portent bien leurs noms. Allonnes. Alone. Seule. Une ville de gens seuls.
Quelques secondes. Le temps qu’il faut pour engloutir sa dernière monnaie dans un pain au raisin. La boulangère est un robot. « Bonjour. Et avec ceci ? Un euro dix s’il vous plaît. Au revoir, bonne journée. » Beau programme. Belle machine. Elle n’y prête pas attention. Le pain au raisin dans une main, elle redémarre de l’autre. Enfin, elle arrive. Il l’attend. Elle se gare. L’énorme bloc face à elle. Pas démontée, elle pénètre à l'intérieur. Escalier. Quelques étages plus tard, sonnette. Il ouvre. Elle entre. Smack histoire de smack. Canapé. Elle s’assoit. Normal. Plutôt douillet, l’appart’ est à eux. Les deux colocs sont en vadrouille. Il est maître des lieux. Souriant, comme toujours. Elle le regarde. Naïf et enthousiaste, il a un regard d’enfant. Un cœur gros comme ça. Elle le regarde. Ça lui suffit pour savoir. Savoir pourquoi elle l’aime. Sur la table basse, des biscuits. Elle en prend un. Discussion. Nouvelle répartition des chambres. Du tosh à vendre pour Machin. Truc a appelé. Peut-être moyen de le voir ce soir...
Temps quatre. Il esquisse quelques pas de danse sur Cypress Hill. Elle parle thune, boulot. L’ANPE qui fait chier. La queue aux Assedics. Ce job dont elle a tant besoin. C’est pas tant pour le blé, c’est pour l’activité. Et puis si, c’est quand même pour le blé. Un bang ? Non merci. C’est pas son truc. Tirer sur un joint de temps en temps ça va. Mais elle connaît ses limites. Pas de bang. Tout en effritant le chon, il parle du stage qu’il a trouvé. De jouer du djumbé dans la rue cet été avec des potes. De ci. De ça. C’est cool.
Bang.
Elle sourit.
Silence.
La fenêtre est grande ouverte. Dehors, une infinité de buildings se profile. Un horizon gris et froid. Silencieux. Un New-Yorkais penserait à Staten Island. No way home. Elle, elle préfère ne pas y penser. Ni aux immeubles, ni à tous les zombies qui errent.
Jadis, elle était une princesse gothique. Univers stylisé. Look soigné jusqu’au moindre détail. Rêves d’adolescents qu’ils partageaient tous deux. Elle se souvient. À la vie, à la mort. Elle avait eu sa dose de problèmes, pourtant. Mais à la lumière de la jeunesse, les problèmes sont moins lourds à porter. L’univers intérieur est plus riche. Le cœur est plus ardent. Elle a changé. Ils ont tant changé tous les deux. Comme leur monde onirique s’est effrité à force de coups de réalité… Le rap de la rue a remplacé les remèdes, les champs méphitiques, et aussi les arbres. Princesse de la rue. Dame en noir. Cheveux ébouriffés et baskets.
Sonnette. Il ouvre. C’est son voisin. Son beau-frère aussi. Du sucre ? Sûr. Des crêpes ? Ok. On passera tout à l’heure. Cool.
Temps cinq. Re-sonnette. Ah ! Salut, ça va ? Non, il est pas là. Oui. Une barre ? Sûr. Assieds-toi. C’est une fille. Style baba-cool. Elle lui fait la bise. Tel un vent frais, la fille apporte des nouvelles du monde extérieur. Elle écoute. La fille est intéressante. Elle écoute. La fille va aller voir le Dalaï-lama. Elle écoute, se renseigne. La fille roule un blair. La conversation prend vie, petit à petit. Paroles et musique. Échange. Elle s'enthousiasme. Son visage s’illumine. Quand je vous disais qu’elle était belle...
Temps six. La fille part. Pour eux aussi il est temps de bouger. Les crêpes attendent. Ils sortent sur le palier. Les fenêtres sont toujours grandes ouvertes. Dehors, le ciel est blanc. Sans soleil. Sans nuages. Blanc. Vide et immobile. Un toit blanc pour une ville grise.
Deux étages plus bas, ils sont devant la porte. Il frappe. Sa sœur ouvre la porte. Pas vraiment belle. Pas moche non plus. Il y a de la vie dans ses yeux. Ils entrent. Le beau-frère est affalé sur le canapé devant un dessin animé qu’il a déjà vu dix fois, les deux gamins à ses cotés. Elle sourit en les voyant. Une fois de plus, son visage redevient un instant celui d’une princesse. Le T3 est inondé d’une lumière beigeâtre. Bien moins chaleureux que son appart’ à lui. La sœur leur propose les fameuses crêpes. Ils en prennent une chacun. Échangent quelques mots. Il en reprend une. Pas elle. Le bébé dort à coté, dit la sœur. Ils acquiescent. Les petits s’approchent. Elle leur parle tendrement. Encore quelques mots. Bises. Ils partent. Elle aime bien ces gens. C’est un peu la famille. Certains trouveraient ça terrifiant : même pas trente ans, pas d’argent, déjà trois enfants… Ailleurs, ça pourrait être gai. Dans cette ville, sous le ciel blanc, ça a un coté flippant. Elle ne le ressent pas. Et puis elle a quand même quelques années de moins. Lui aussi. L’avenir, le monde les attendent encore ailleurs. Ils ne sont pas coincés ici. Pas eux. Pas pour toujours.
Temps sept. Ils montent dans la voiture. Elle est au volant. Bien sûr. Elle démarre. Et si le bloc avait des yeux pour les voir, il les trouverait beaux. Elle & lui. Leur légende personnelle. Car ils le sont. À la vie, à la mort, isn’t it ? Ils sont sensés partir en ville, faire un tour, noyer l’ennui dans les galeries commerciales, regarder ce qu’ils n’ont pas les moyens de s’acheter. Soudain, il la regarde.
- Arrête la voiture.
- Pourquoi ?
- Arrête la voiture, je te dis.
- D’accord, mais pourquoi ?
Le véhicule stoppe sa course. Le temps également.
- Tu voudrais quitter tout ça ?
- Bien sûr.
- Vraiment ?
- Oui.
- Sans regrets ?
- Je crois. Si seulement on…
- Prends à droite, à la prochaine.
- C’est pas le chemin pour…
- Je sais. Fais-le. Faisons-le maintenant.
- Tu veux dire… pour de bon ? Comme ça, sans rien emporter ? Sans rien prépa…
- Oui.
Ils se regardent longuement, en silence. Pas un mot ne sort de leurs bouches, mais leurs yeux en disent long.
Elle redémarre, et prend à droite. Sur ses lèvres, on devine un sourire.
- On va où ?
- Au sud.